Sunday, July 04, 2010

De Marianne Desroziers (extrait de T-B 46)

Les peaux mortes

Martin avait toujours eu de drôles de loisirs : quand ses camarades de classe jouaient aux billes ou collectionnaient les timbres ou encore s’affrontaient dans une partie de foot, lui n’aimait rien tant que tirer sur des merles avec le lance-pierre qu’il avait construit lui-même. Jusque-là, rien d’étonnant pour un gosse de la campagne, un fils de paysan dont le père, les oncles et les cousins allaient à la chasse. C’est quand il avait commencé à tourner un peu trop autour d’animaux morts que les gens s’étaient vraiment méfiés de lui. A l’âge de huit ans, sa mère l’avait surpris accroupi à côté d’un chat écrasé par une voiture. Muni d’un bâton, il essayait de disséquer le pauvre animal mort sous les roues du boulanger qui faisait la tournée des villages alentours. Ses parents mirent ça sur le compte de sa curiosité envers les choses de la vie…ou plutôt de la mort aurait-on pu les corriger. Chats, oiseaux, chiens, musaraigne, rats, lapins, cochons : aucun animal mort à des kilomètres à la ronde n’échappait à sa vigilance. C’était comme s’il avait un sixième sens pour ça. Les années ont passé. Elève moyen, Martin était un collégien taciturne, peu doué pour les études théoriques. Orienté très tôt vers la filière technique, il devint plus tard plombier. Célibataire, sans enfant, presque pas de famille et peu d’amis, l’essentiel de son temps est consacré à la taxidermie, passion de sa vie, obsession de ses nuits. La mort des autres comme sa raison de vivre à lui.  Sa cave est son atelier : il y entrepose ses bêtes mortes en attente de résurrection, ses produits de travail et ses carnets de croquis  aussi. Car il aime dessiner des animaux qu’il n’a pas encore pu empailler : il rêve de faire renaître un éléphant, un rhinocéros, une girafe… Et il les dessine de longues heures durant le soir après ses séances de taxidermie. Il s’endort souvent exténué, le nez sur sa planche à dessins. Rêve aussi d’autres animaux, encore plus improbables : un mammouth, un dinosaure, une licorne, un dragon, un loup-garou, un vampire…Ou même le plus étrange de tous les animaux : l’homme.   

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins