Wednesday, June 29, 2022

Traction-brabant 66

Trois ans après la création des micro-éditions du Citron Gare, il est temps, à mes yeux, de tirer un premier bilan de cette expérience.
Je n’aborderai pas les aspects financiers qui ne sont pas ceux à propos desquels il y a le plus à dire. Sur ce point, pour avoir seulement édité huit recueils à ce jour, l’initiative me paraît concluante. 
Mais plutôt - car le concept de marché est décidément à la mode - je voudrais dire que celui-ci est bien foireux. En effet, il se caractérise avant tout par peu d'offre et beaucoup de demande et ressemble donc au désespérant marché du travail. Quelle mouise alors !
Il est évident qu'avec de telles caractéristiques, la demande en édition ne sera jamais satisfaite. D'ailleurs, de quoi est-elle faite ? Les besoins des auteurs sont-ils pécuniaires ? Pas ici, ces derniers n'étant pas des professionnels de l'écriture, au sens strict du terme. Il s'agit avant tout pour l'auteur de satisfaire une soif d'exister, de clamer son droit à la parole unique. Unique la parole ? Cela reste à voir... Et comment espérer étancher ce besoin ? A y réfléchir, le décalage existant entre l'offre et la demande est encore plus grand que prévu. Car il faudrait un nombre très important d'éditions, pour espérer combler ce déficit vis à vis d'une seule personne.
Plus prosaïquement, ce qu'il ne faut pas dire, et ce que j'affirme, c'est que ce marché s'apparente à un deal de brigands.
En effet, l'offre doit être également caractérisée : en l’occurrence, elle est assurée par un éditeur qui n'est pas non plus un professionnel, et qui aurait lui aussi l'envie d'exister, en tant qu'auteur, par l'édition. Autrement dit, qui se cache derrière l'auteur et son éditeur ? Deux auteurs !
Comme si l'on ne vendait pas de la poésie, mais de la drogue. Comme si l'on était à la fois un dealer et un consommateur. Ou un alcoolique allant de bar en bar payer des coups à un autre alcoolique... cette image résume tout.... Il y a de la vraie passion partagée, là-dedans !
Donc, je ne voudrais pas vous déprimer avec ce constat d'une lucidité implacable, sauf à mettre du plomb dans la cervelle de quelques uns, à la recherche d'ne relation froide, impersonnelle, et s'exerçant comme de bien entendu à leur unique profit. ça ne devrait être jamais ça, l'édition de poésie.
Car les rapports décrits ci-dessus me paraissent être encore les plus féconds. Et tant pis s'il ne réunissent que deux assoiffés d'images  car, pour paraphraser Rimbaud, "Et livre soit cette infortune !"
P.M.

Numéro 98 de Traction-brabant


Le numéro 98 de "Traction-brabant" est vendu au prix de 3 €.

Pour plus de précisions, contact association le Citron Gare : p.maltaverne@orange.fr

Présentation

"TRACTION-BRABANT" (alias T-B pour les intimes) est un fanzine d'écriture, de poésie et autres textes courts, créé en janvier 2004 par Patrice MALTAVERNE (conception, écriture, choix et mise en page des textes) et Patrice VIGUES (illustrations).

"TRACTION-BRABANT" existe aussi et surtout sous sa version papier à une cent soixante-dizaine d'exemplaires par numéro. Le poézine est à parution aléatoire, quoique... si tous les deux trois mois, les combattants sont en forme, un nouveau numéro sort de leur tanière.

"TRACTION-BRABANT", aujourd'hui publié par l'association Le Citron Gare, ne demande aucune subvention, le poézine a juste pour but de faire circuler à son modeste niveau une poésie pas trop classique ni trop molle surtout, ainsi que de véhiculer certaines pistes de réflexion, sans pour autant qu'il ne soit tranché dans le vif.

Plus précisément, à l'origine, TRACTION-BRABANT est la contraction de traction avant, l'auto et de brabant double, la charrue à double soc. Cela montre avant tout notre nostalgie pour ces vieux objets mécaniques ainsi que notre méfiance par rapport à un progrès non mesuré...

Les auteurs (poètes, illustrateurs) présents dans "TRACTION-BRABANT" sont plus de cinq cents, d'après les dernières stats.

Ce blog a pour but de reproduire des extraits du zine sous sa version papier et de faire connaître davantage ce que nous faisons....

"TRACTION-BRABANT" s'efforce d'encourager ses participants à des échanges de textes et d'idées et pourquoi pas à de possibles rencontres.

S'il vous plait, n'envoyez jamais plus de 10 pages format A4 (en un seul fichier et format Open office ou Word, de préférence) si vous contactez le poézine, sinon, votre manuscrit ira direct à la poubelle virtuelle, mais la poubelle quand même ! Je n'ai pas besoin de lire des tonnes de pages d'un auteur pour savoir de quoi il en retourne !

P.M.

Contact pour l'association Le Citron Gare : p.maltaverne@orange.fr

Pas le bout du tunnel


Terres de femmes

Dans ce blog, intitulé "Terres de femmes", qui est animé par Angèle Paoli, vous pourrez lire de nombreuses chroniques de livres de poésie écrits par des femmes (mais pas que), et aussi quelques poèmes extraits de ces recueils.

Un site complet et bien vivant au moment où je l'écris (de plus en plus de blogs sont abandonnés ces derniers temps).

"Terres de femmes", c'est ici.

De Riel Ouessen (extrait de T-B 91)

EN SEMBLE

Le temps n'a pas d'an
Prise sur nous
Le temps nous lèche la main

Je vermillonne ta lèvre
Pour la bonde et la danse
Je te chevales
Tu me portes de fond

Le fût en bleu, pour l'être de toi
Embruns
À langue sourde

J'étoffe ton ciel
Tu enlumines mon dais
Mes chairs, de vérité


Tiens-toi à l'impossible, comme si tu pouvais traquer tout ce que les yeux ont hué, les oreilles feutré, les langues déclenché, les mains foulé
Comme si tu pouvais traquer la montée, le frisson, l'amot et l'image
Juste ma main sur ton sexe
Comme si de rien n'était


La ramure, en violet, pour l'ultra
Vire qui bat ton flanc
Comme notre volte
En face à vers, Tu
L'envers, en vire-vire

Je ne suis pas au bois
Je m'enchâsse sur ta courtine
De caresses long cours en bruit de mur


Tiens-toi au frisson, comme si tu pouvais ameuter tout ce que tes yeux
feutrent, tes oreilles
débuchent, ta langue foule, tes mains huent
Comme si tu pouvais fouler l'image de ma main sur ton sexe
Comme si de rien n'était


J'ombre ton gourmand, pour voir
Je t'enchéris
Tapis
Je te relance
Parole
Je me rapproche
Jusqu'à comparaître devant ton sourire

Ta main passe

Je jaunis la grève
Pour cette plage perlée
Qui ourle ton bras
Pour cette plate langue
Qui s'autorise à piquer


Rends-toi à l'image, comme si tu pouvais monter mon sexe
Juste ta main sur mes yeux
Comme si rien n'était impossible


Je verdure ton front
Pour la profondeur de lame

Côte fauve, je te cintre
En tapinois
Côté court, tu me coulisses
De source

Je blanchis ce qui est sans
Coupable de givrer la mèche
Pour ce qui est sans
Cible
Pour ce qui est sans
Culotte
Pour qui sans

Pour qui monde ta verge
Au plus vif de ma combe

Comme je te vis
Rends-toi

Comité de lecture de Patrice VIGUES

Malta compil 2012 : "Ami tu m'as demandé..." (avec lecteur mp3)

Comme l'année 2012 est désormais finie et bien finie, j'ajoute à la Malta Compil un texte écrit cette année là. La musique qui l'accompagne est "Le cauchemar" de Miss Hélium, importée via Dogmazic (site de musique sous licence libre), https://www.dogmazic.net/.

Vous pouvez entendre ce poème lu par ici.

En voici le texte :

Ami tu m’as demandé par lettre suspendue dans les airs si je pouvais être pour toi cet arrosoir irriguant des plaies bien tranchées. Soudain il n’y eut plus que toi et moi alors que j’aurais préféré monter à plusieurs sur la plate-forme d’un tête à tête. Au fait comment cela se passait-il avant lorsque nous vivions à peu d’ailes d’oiseaux l’un de l’autre ? J’ignore si le mystère en se déplaçant venait gratter comme un fantôme au pied de nos intimités ou si c’était un grand méchant loup résorbé par les marées quotidiennes. Puis les lettres de cette lettre se sont effacées. Je ne sais plus qui tu es je ne sais plus qui nous étions si nous nous nous traînions dans une oasis à peine calamiteuse. Cela m’étonnerait d’ailleurs. Il y a plein de vides entre ces mots. Il y a plein de vies et quelques faux trésors à ramener chez toi la queue basse et le crépuscule est toujours pour nous ce même raton laveur

Si nous nous croisions sur un morceau de trottoir
Il n’y aurait personne pour claquer notre battoir

D'Estelle Gillard (extrait de T-B 72)

Ici la cité-dortoir, des bâtiments presque en ruines, des pelouses délabrées.
Derrière chaque fenêtre un rêve d'abondance frappe ici les hommes telle une malédiction biblique.

« Ne pense pas, ne pense pas aux livres, à ceux que tu as lus, à ceux que tu envisages de lire ; ici pas de Malthus ou de Keynes ;
ici tu es la somme des particules du bétail humain ; ici, tu n'es pas. Je te le répète, tu n'es pas », - continua-t-il tandis que nous déambulions dans la puanteur des couloirs,
« Je viens souvent, dès que le temps me le permet, sais-tu pourquoi ? Parce qu'il existe ici une terre très ancienne et neuve à fouler, une île où poser le pied, parce qu'ici, se cristallise, et se structure le désir exaltant et sublime de l'insurrection totale ».
« Je te raccompagne », ajouta-t-il en regardant sa montre ; « j'ai rendez-vous avec un étudiant pour peaufiner sa thèse de doctorat sur Bernanos et le roman de la lutte. Je te dépose en voiture. Allons-y ».

De nouveau il avait accommodé l'histoire à sa sauce. C'en était fini. La  revolución était terminée.

Image de Pierre Vella et en son hommage


D'Éric Scilien (extrait de T-B 89)


LA CAVE

 

L’année dernière,

Pierre est descendu

à la cave

mais n’est jamais

remonté

 

et maintenant, je n’ose plus

aller chercher du vin

de peur que Pierre

ait bu

toutes les bouteilles

et que je sois obligé

d’aller en acheter d’autres

au supermarché

"M' aime le yoga sans peine" (illustration de Jean-Marc Couvé)

 


Timotéo Sergoï

Voici le blog de Timotéo Sergoï que j'ai eu la chance de rencontrer à Boucq, lors d'un marché des éditeurs...et des poètes !

Ce blog résume bien les activités de cet auteur, qui va au-devant des gens et fait pas mal de rencontres par les mots. 

Vous trouverez également mises en ligne, de grandes affiches poétiques. Puissance du lyrisme garanti.

C'est ici.

Incipits finissants (71)

J’aime beaucoup la littérature de la fin du 18ème siècle et de tout le 19ème siècle. C’est pas comme aujourd’hui. On est jamais seuls avec ces livres, y compris lorsque le héros à la fin du roman se fait écarteler. En effet, un grand frère vous accompagne, qui s’appelle le narrateur. Ce n’est pas un personnage de chair. Son seul pouvoir c’est celui du verbe. Pas le verbe de la plus grande gueule. Le pouvoir du verbe écrit. On le sent. Le narrateur croit en sa phrase, même s’il ne croit qu’en elle. Et ses quatre roues sont bien posées en équilibre sur le sol.
Lire ces œuvres qui correspondent grosso modo à l’époque du romantisme, c’est se faire conduire en Cadillac, dans un pays qui n’est pas l’Amérique de nos zones commerciales. Peu importe que le narrateur raconte parfois des bêtises, il vous emporte avec lui. Et on se laisse faire.
Bien sûr, vous attendez que je vous donne des exemples de ces auteurs, pour pouvoir me contrer, me dire que je mets tout le monde dans le même sac, alors qu’il ne faut pas mélanger les torchons avec les serviettes. Or, à mes yeux, c’est la tendance générale qui compte, pas le détail pour universitaire. Je peux vous citer pêle-mêle Jean-Jacques Rousseau, Chateaubriand, Melville, Victor Hugo, Balzac, Jules Verne, Dostoïevski, ou des écrivains davantage oubliés, comme Jules Renan, avec sa « Vie de Jésus ».
Aujourd’hui, c’est différent. On dézingue à bout portant ses héros. On les laisse se débrouiller dans l’affliction. Ce qui fait qu’au pire, le lecteur s’ennuie, car toute vie, comme tout souffle, veulent être supprimés. Certes, il peut prendre du plaisir à lire, mais en définitive, le voilà qui se retrouve abandonné de tous dans cette architecture de papier, livré, si je puis dire, à une intimité desséchante. Et il ne souhaite plus qu’une chose : tuer ce personnage qui se vante d’être un anti-héros.
C’est certain qu’un jour, on en reviendra de tout ça, à moins que la littérature de genre (policier, science-fiction) n’ait pas perdu son narrateur en cours de route. On regagnera un semblant de stabilité dans la lecture. Ça n’empêchera pas les livres tristes d’exister, ça n’interdira pas les catastrophes, sauf qu’à la fin des fins, il y aura toujours deux personnes qui resteront debout : le lecteur et le narrateur, ce bon vieux copain qui jamais ne vous trahit.

P.M.

Le site de Marc-Albéric Lestage

En suivant le lien ci-après, vous pourrez faire un tour sur le site de Marc-Albéric Lestage, qui décrit l'ensemble de ses activités artistiques, notamment musicales (d'interprète multi-instrumentiste et de compositeur) et poétiques (par la publication de recueils à la fois denses et à la forme d'objet-livre originale).

Pour y aller, c'est ici.

Thursday, June 23, 2022

Revue en ligne Poetisthme

Je viens de découvrir la revue en ligne "Poetisthme", et je vous fais part de cette découverte, faisant ainsi de la pub aux collègues !

Le plus difficile a été d'écrire le titre de la revue, je l'avoue.

Mais à part ça, c'est de la poésie vivante (un peu de révolte, quoi, on est des êtres sensibles, il y a des problèmes, non ?) qui est publiée dans ces numéros, raison de plus de lire cette publication (oui, de la poésie vivante, parce que des fois, je trouve qui se publie dans certaines revues, pas forcément les moins réputées, n'est pas très vivante, peut-être que je suis un vilain garçon…).

Toujours est-il que là, c'est pas pareil. Pour lire les numéros en ligne, vous allez ici.

Monday, June 20, 2022

De Nadège Cheref (extrait de T-B 97)

 
La chair équivoque
 
Je t’aime mais tu ne le sais pas.
Et je suis là,
là où,
les rues grouillent de glapissements
à en crever le bitume !
 
J’aperçois le voile de ton sourire,
me voler mon désir
et le fragmenter doucettement
dans la poussière nocturne.
 
 
Le temps s’arrête.
 
Et je pense à toi, tout bas.
Je tends ma joue
dans l’air duveteux
et ta main
effleure ma peau étoilée
comme le bruissement sourd du Zéphir.
 
Je frissonne.
 
Alors, j’entends au loin, une musique,
le flottement ivre des chauve-souris,
balayer le vent moqueur
      et voler dans l’obscurité.

Tuesday, June 14, 2022

D'Hélène Miguet (extrait de T-B 89)

Est-ce que le silence un jour se tait ?

Personne ici ne lui a demandé de crier si fort, personne n’est né vivant pour supporter ses hurlements de lune à l’envers ni ses grincements de loup à l’affût. Sa gueule cassée

de remords s’ouvre sur la gorge des mots et mâche lentement leurs soubresauts de vie encore flûtée comme ces voix qui tremblent souvent au bord des seuils et que ce satané silence roué aux tortures subtiles

étrangle  

sadique sarabande.

Saturday, June 11, 2022

Le feu central de François-Xavier Farine

C'est un joli titre pour un blog (aussi) : "Le feu central. C'est bien quand les poètes ont encore le feu central ! ça devrait être obligatoire !

Dans cette publication - un blogspot tout simple comme ceux que j'anime - se côtoient quelques poèmes de François Xavier Farine, le tenancier de blog, mais également pas mal de chroniques de recueils.

La poésie comme une tranche de vie, voilà ce que vous lirez ici. Et c'est déjà pas mal. Et aussi, ça se lit bien !

Pour retrouver Le feu central, c'est ici.

Traction-brabant 44

C’est Marrant. Depuis deux trois ans, je vois fleurir de plus en plus de pseudos dans Traction-brabant, alors qu’au début, lorsque j’ai commencé, pour parler comme un vieux con, ils se comptaient sur les doigts d’une main.
Que certains poètes ne se sentent pas précisément visés par cette rubrique. Simplement, je m’interroge sur cette pratique que je comprends mais regrette aussi un peu.
Je la comprends parce qu’avec l’expansion d’Internet, Big Brother a des yeux tout neufs. Alors oui, dans la plupart des cas, écrire de la poésie peut porter préjudice à l’individu. Vous savez, c’est ce jeu stupide : la majorité des personnes n’écrit pas de poésie, donc il vaut mieux ne pas en écrire pour ne pas appartenir à la minorité. On sait pas pourquoi, mais c’est comme à l’armée, tu dois ressembler aux autres et pis surtout pas de vagues !
Néanmoins, la pratique du pseudo a également pour effet de faire de la poésie une maladie honteuse, voire contagieuse. J’ai toujours l’impression d’entendre dire : « La poésie c’est bien. Mais faut pas que ça contamine le reste, ma vie raisonnable, la famille etc. Faut bien savoir séparer le bon grain de l’ivraie ». Alors qu’au contraire, j’aurais tendance à souhaiter que la poésie contamine le reste, et tout particulièrement les imbéciles, qu’ils soient poussés à l’erreur, ou bien qu’ils s’ôtent de mon soleil et n’y reviennent jamais ! Parce que la poésie, c’est aussi la vie et pas autre chose !
De manière générale, j’ai envie de dire aux auteurs : Bon dieu, assumez votre état, embêtez pas tout le monde avec vos turpitudes artistiques, mais soyez quand même un peu poètes dans la vie, et si les autres ne comprennent pas, tant pis pour eux !
Il fut un temps où je me fichais des hauteurs qui étalent leur soi-disant génie, alors que les autres s’en moquent, et maintenant, je commence à me demander si nous n’allons pas tomber dans l’excès inverse, c’est à dire au 36e dessus, avec les premiers crétins, pour ne pas avoir eu le courage de nos passions et ne pas avoir assumé en plein jour notre maladie, la poésie.
Vous me direz : on peut très bien utiliser un pseudo et faire le malin auprès des autres poètes : alors là, c’est encore pire, puisqu’il s’agit de la maladie de l’agent double. Imbu de lui-même dans le réseau et fuyant dans la vraie vie.
Car être poète tous les jours, cela ne reviendrait-il pas à disposer de franchise envers les autres, et pas que pour de la poésie ?

P.M.

"Abel Ferrara", illustration d'Alain Minighetti



Wednesday, June 08, 2022

Incipits finissants (90)

Par la magie des évènements, la vie avait changé en profondeur. Les rues étaient devenues calmes. On n’entendait plus le bruit des moteurs. Il n’y avait plus d’embouteillages. Pour la première fois depuis toujours, ce n’était pas la guerre, mais le couvre-feu. Le corps se réveillait reposé. Le monde d’avant était mort. On ne risquait pas de se faire écraser en traversant la route. Les trottoirs nous appartenaient. On ne se marchait plus sur les pieds.

Du coup, le corps ralentissait et le chant des oiseaux, auquel on ne prêtait guère attention, d’habitude, redevenait plus net. D’ailleurs, les oiseaux descendaient presque becqueter à nos pieds. Même si la pollution était, la plupart du temps, invisible, sauf en cas de pot d’échappement bouché, de passage dans un tunnel, etc., les bronches, cette fois-ci, se dégageaient. Était-ce juste un effet psychologique ?

Non, pas. La pollution avait diminué. La différence avec le monde d’avant se vérifiait. Ce dernier était mort, à présent. Il fallait s’imprégner en profondeur de ces nouvelles sensations pour l’enterrer, l’ancien monde. Il suffisait de cela, en théorie.

Parfois, le corps se sentait encore plus seul qu’auparavant. Mais c’était juste un réflexe à prendre. Non, le passé ne reviendrait pas.

Seulement, voilà, il y avait les sous, ou plutôt, le manque de sous pour beaucoup et le trop plein de sous pour quelques-uns. Était-on si certain que le monde de demain ne serait pas pareil au monde d’avant ?

Alors, comme à regrets, afin de renflouer les trésoreries, on recommença à produire du bruit de chantiers, à débrider les pots d’échappement hors du garage. Sauf que la machine était ankylosée.

Pourtant, on ne pouvait pas rester comme ça pendant dix ans, le cul entre deux chaises. Soit on arrêtait tout, soit on repartait, car il y avait trop de gêne à demeurer entre deux états, à tout le temps hésiter sur la conduite à tenir, comme sur les gestes barrière à effectuer. Et puis, qu’importe, la vitesse en bagnole, ça enivre. Petit à petit, le chant des oiseaux fut de nouveau recouvert par le vrombissement des moteurs. Le retour au passé fut progressif pour ne pas trop perdre l’être humain. Enfin, la pollution reprit le dessus, dans son nuage, que l’on oublia vite.

Le monde d’après ressemblait comme deux gouttes de pluie acide au monde d’avant. À moins que l’on tente le jeu des sept différences ?

P.M.

 


Traction-brabant 66

Trois ans après la création  des micro-éditions du Citron Gare, il est temps, à mes yeux, de tirer un premier bilan de cette expérien...