Wednesday, January 25, 2023

Incipits finissants (25)

Veuillez m’excuser. Il m’a fallu attendre le dernier printemps des poètes pour que je réalise que le métier de poète pouvait exister. Avant, pauvre de moi, je croyais qu’il n’y avait en guise de poètes que des trafiquants d’armes ou des profs. Me voilà donc rassuré. Alors, en quoi consiste la mission de poète ?
A huit heures du matin, après un petit déjeuner riche en protéines et pas seulement viticoles, comme le prétendent volontiers les mauvaises langues, le poète intègre le pôle régional de poésie.
Tout de suite après être arrivé, il suit sur l’écran de son ordinateur l’évolution des boutures de poèmes élaborées par ses apprentis, qu’il reçoit éventuellement en son bureau pour rectifier le plan de croissance de la plante de mots.
Si la courbe des subventions baisse malgré la progression en flèche des alexandrins ou de l’intensité sonore des onomatopées, il décide avec ses plus proches collaborateurs de l’opportunité d’un debriefing hebdomadaire.
Si au contraire les résultats sont bons, il ouvre un nouveau chapitre budgétaire et travaille à la détermination du montant de la surprime de printemps (des poètes), équivalent au 13e mois dans l’industrie moutonnière.
Il est également chargé du suivi du plan pluriannuel de poésie visant au rachat des poètes clandestins par l’octroi d’une bourse exceptionnelle pour édition d’un recueil de poésie et intégration progressive à sa zone de compétence géographique.
En outre, pour que l’apprenti poète puisse continuer à exercer son art dans de bonnes conditions, ce dernier doit disposer d’une nourriture saine et équilibrée ainsi que d’un espace de liberté soigneusement calibré.
Ainsi, le poète en chef préside à l’élaboration du cahier des charges de la cantine. Les mets rares sont recherchés pour des poèmes qui sentent moins fort.
De même, la dynamique de groupe est mise en avant dans le potager des chantiers de rimes ou d’onomatopées. Le poète en chef veille tout particulièrement à ce que chacune des trouvailles des apprentis poètes soit contrebalancée par la fluidité du jus de poème.
Le poète en chef, avec son thermomètre, en profite pour vérifier la bonne teneur en subventions des poèmes qui lèvent du sol, ni trop cuicui, ni trop culs.
Le soir, avant de quitter son bureau, le directeur du siège social s’assure que tous les apprentis poètes ont bien cessé leur travail, heure à laquelle la pointeuse n’est plus en service.
Malgré l’apparence un tantinet répétitive de sa mission, un poète doit sans cesse composer avec la nationalisation du marché induite par la pratique d’une langue commune. Mais des perspectives de croissances induites par les particularismes locaux existent toujours à l’heure où je vous parle.

P.M.

Numéro 101 de "Traction-brabant"

 

Le numéro 101 de "Traction-brabant" est vendu au prix de 3 €. Alors, ne vous privez pas. Des exemplaires des anciens numéros sont disponibles sur demande.

Pour plus de précisions, contact association le Citron Gare : p.maltaverne@orange.fr

Présentation

"TRACTION-BRABANT" (alias T-B pour les intimes) est un fanzine d'écriture, de poésie et autres textes courts, créé en janvier 2004 par Patrice MALTAVERNE (conception, écriture, choix et mise en page des textes) et Patrice VIGUES (illustrations).

"TRACTION-BRABANT" existe aussi et surtout sous sa version papier à une cent soixante-dizaine d'exemplaires par numéro. Le poézine est à parution aléatoire, quoique... si tous les deux trois mois, les combattants sont en forme, un nouveau numéro sort de leur tanière.

"TRACTION-BRABANT", aujourd'hui publié par l'association Le Citron Gare, ne demande aucune subvention, le poézine a juste pour but de faire circuler à son modeste niveau une poésie pas trop classique ni trop molle surtout, ainsi que de véhiculer certaines pistes de réflexion, sans pour autant qu'il ne soit tranché dans le vif.

Plus précisément, à l'origine, TRACTION-BRABANT est la contraction de traction avant, l'auto et de brabant double, la charrue à double soc. Cela montre avant tout notre nostalgie pour ces vieux objets mécaniques ainsi que notre méfiance par rapport à un progrès non mesuré...

Les auteurs (poètes, illustrateurs) présents dans "TRACTION-BRABANT" sont plus de cinq cents, d'après les dernières stats.

Ce blog a pour but de reproduire des extraits du zine sous sa version papier et de faire connaître davantage ce que nous faisons....

"TRACTION-BRABANT" s'efforce d'encourager ses participants à des échanges de textes et d'idées et pourquoi pas à de possibles rencontres.

S'il vous plait, n'envoyez jamais plus de 10 pages format A4 (en un seul fichier et format Open office ou Word, de préférence) si vous contactez le poézine. 

À l'inverse, jusqu'à preuve du contraire, et contrairement à la majorité des revues de poésie d'aujourd'hui, aucune thématique n'est imposée dans "TRACTION-BRABANT". C'est la liberté chère au poète (du moins, je le crois) qui prime, et puis aussi, cette certitude que le poète peut trouver lui-même de quoi il a envie de parler quand il écrit…

P.M.

Contact pour l'association Le Citron Gare : p.maltaverne@orange.fr

Depuis que j'ai découvert les ânes j'aime moins les humains


Pour découvrir la grange-spectacles d'ANES ART'GONNE en Meuse et pour louer ces deux belles paires d'oreilles comme vous en aurez jamais, allez faire un tour sur le site !

De Joëlle Pétillot (extrait de T-B 82)

Grenier du rêve

Le sommeil ébréché des vieilles porcelaines
L’attente sans chagrin des ombres du grenier
La fenêtre unique, penchée
Les lucioles affolées d’un soleil de traverse

Tout meuble boîte
Chaque pli est un gouffre
C’est puissant comme une marelle
Ciel et terre
En un seul parquet
Fixé sur les vieilles patères
Un temps de craie

Pendule d’une seule aiguille
Claudiquant
Posée là comme un codicille

Rien ne vieillit
Tout se patine
L’enfance, la vie,
Notre âme
Aussi.

"Mot à Maux" et "Dans les brumes" de Daniel Brochard

Voici un lien qui vous permettra de découvrir les notes rédigées par Daniel Brochard (récemment disparu) depuis 2005 pour son blog "Mot à maux".

Un vrai sismographe sur ce qu'on peut penser de la poésie aujourd'hui.

J'avoue que parfois j''en pense pareil : de la poésie. 

Pour quelques-uns, c'est beaucoup, pour la plupart, c'est peu, voire rien du tout. Et j'avoue que je m'en fous aussi un peu.

Pour le "Mot à Maux", c'est ici.

Le site frère "Dans les brumes", sous -titré "Résurgence" présente la même unité de ton, avec toutefois en plus quelques textes de plusieurs auteurs invités, ainsi que des paroles d'éditeurs.

Et "Dans les brumes" (beau titre pour l'hiver), c'est .

L'homme qu'a vu l'homme de Patrice VIGUES

Malta compil 2020 : "Longtemps les symboles..." (avec lecteur mp3)

2020, c'est l'année Jean-Pierre Melville avec un recueil de poèmes en prose intitulé "Dans le cercle rouge", d'où est extrait ce texte inédit. Pour l'écouter, cliquez sur le premier mot.

Longtemps les symboles me laissèrent de marbre, étant trop bête pour réaliser qu'ils me menaient par le bout du nez. Pourtant une folie neutre comme un malaise était tapie dans le ciel à des encablures de ma petitesse de vue. En riant jaune je comprenais que la limitation était illimitée. À l'intérieur d'un cadre en caoutchouc le paysage s'écartait de plus en plus au fur et à mesure que j'élevais ma tête à travers jusqu'à ce qu'il s'efface sur le sol.

Sur une musique d'Adam Lwo : "Connect my brain to the machine", en téléchargement libre sur le site Dogmazic : https://www.dogmazic.net/

De Michel Raynaud (extrait de T-B 94)

La pureté était devenue le maître mot. Alors, pour ne pas laisser de traces malencontreuses, dans la neige j’ai marché pieds nus. Au bout d’un moment mes pieds brûlaient. Pour pouvoir continuer j’ai marché sur les mains, chaussées de gants immaculés. Le résultat fut le même et je décidai pourtant de persévérer. On n’a rien sans rien. Mais, épuisé, je tombai, aussi mort qu’on peut l’être. Je suis bien embêté car je n’avais pas pensé à me renseigner : en attendant que mes os blanchissent je ne sais pas comment on peut mourir proprement.

Image de Pierre Vella et en son hommage


 

De Denis Parmain (extrait de T-B 46)

Dans le train qui porte
le corps au bout du quai,
y'a deux regards possibles,
le bon et le mauvais.
La tête de ton voisin,
la pluie qui tétarde
en gouttes le carreau,
l'avenir qui ne s'annonce pas ...
Moi, je regarde à la vitre
défiler la belle campagne,
un doux village que berce
plus loin un rang de peupliers,
qui coiffe les nuages,
et passe dans mon regard
jusqu'au long de la tendre rivière
en broussailles bordée,
dans la caresse de son reflet céleste.
Ainsi file au train
le grand paysage
dans le beau printemps
encore de ma vie.
De ville en ville,
d'une île à l'autre,
du beau soleil aux grises pluies,
ma léthargie ferroviaire
comme la vie m'amnésie,
heureusement.
Ne plus savoir l'ultime contrée
à la gare d'arrivée
le pas sur le quai du départ ...

Les petites revues

"Les petites revues" est un blog que j'ai trouvé d'emblée original. Il recense les "petites revues" parues de 1880 à aujourd'hui. L'occasion de découvrir un véritable cimetière de publications anciennes, avec certainement cités dedans, des noms qui ne vous diront rien : une belle leçon d'humilité. 

Et en même temps, une base de recherches pour les collectionneurs de raretés.

Voici donc "Les petites revues" (pas forcément parisiennes, mais ça aide).


Image d'Alain Minighetti


 

Traction-brabant 91

Rien à faire. La poésie a décidemment beaucoup à voir avec les saisons. Il y a le printemps des Poètes, bien sûr ! Mais il y a surtout les fins de trimestres. Les mois de mars, juin, septembre et décembre, tant redoutés à cause des avalanches incessantes de poésies. À chaque fois, c’est la même chose : si vous écrivez des poèmes, que vous en lisez (je précise cette circonstance qui n’a rien d’une évidence) et que donc, vous êtes abonné à plusieurs revues vous permettant d’en lire, vous recevez en une semaine une tonne de publications. Et puis après, plus rien. Et pas davantage avant. Pourquoi donc ?

Au-delà des possibles offres de réduction de frais postaux, il y a tout simplement cette attraction terrestre, cet atavisme envers les saisons, qui fait qu’en général, la poésie ne se réveille, dans les revues, que selon la mode quatre saisons ou sinon, été hiver.

Ainsi, en fin de compte, il s’agit d’une discipline très administrative, dans sa régularité de pendule, ce qui peut contribuer à l’ennui que parfois on lui trouve. C’est comme si rien ne pouvait atteindre cette régularité parfaite. Ni évènement grave, ni traumatisme collectif. L’idée s’enracine selon laquelle la poésie tourne à vide, puisque rien ne l’atteint, alors qu’elle est censée traduire l’émotion même, sujette à d’irrégulières explosions aux périodicités, par essence, imprévisibles.

Les revues, me direz-vous, sont justement là pour canaliser, à travers un collectif stable (le collectif du revuiste, qui se tape en général presque tout seul le boulot !), ces explosions individuelles.

Il n’empêche : la régularité poétique finit par me porter sur le système, je l’avoue. Et je pense à nouveau à cette époque où, avec quelques copains, nous rêvions d’allumer un barbecue le 31 décembre, ou de dresser un sapin de Noël pour la Saint-Jean.

Heureusement, ce que la routine inhumaine, car trop humaine, ne parvient pas à obtenir, peut-être l’absence de saisons marquées l’autorisera-t-elle. Et la poésie suivra alors ce changement universel.

Au moins, avec « Traction-brabant », malgré l’apparence, je fais plus attention à mon rythme personnel, voire intérieur, qu’à une respiration trimestrielle.

Si je suis déjà parvenu à sortir un numéro de Traction-brabant en dehors des mois de mars, juin, septembre ou décembre, sans doute recevrez-vous un jour (merci d’avance à la Poste qui m’aidera sur ce coup-là), un de ces numéros un 31 décembre, voire un 2 janvier ou un 14 août. Ce serait l’idéal de voir nos textes surgir quand on ne les attend pas. Cela s’appelle effet de surprise… qui devrait aller de soi en poésie. 

P.M.                                                                       


D'Evelyne Charasse (extrait de T-B 60)

Nul peintre
Jamais
Ne pourra
Poser sur la
Toile
Le bleu du
Ciel
Quand on est
Heureux
_

La pluie
Rigole
Déborde des gouttières
Joyeuse sorcière
Elle chante
Bruyamment
Transforme
Les tuiles
En de brillantes
Écailles
_

Dans les
Coulisses
Derrière le
Rideau rouge
Sang
Décider
De couper
Les fils
_


Je me bricole
Une
Démarche
Légère
Plume d’oie
Sauvage


 (quelques micropoésies)

Le site de Marc-Albéric Lestage

En suivant le lien ci-après, vous pourrez faire un tour sur le site de Marc-Albéric Lestage, qui décrit l'ensemble de ses activités artistiques, notamment musicales (d'interprète multi-instrumentiste et de compositeur) et poétiques (par la publication de recueils à la fois denses et à la forme d'objet-livre originale).

Pour y aller, c'est ici.

Sunday, January 22, 2023

De Tom Sam (extrait de T-B 50)

fortune

tu n’es pas le plus à plaindre
avait-il entendu
alors qu’il arrivait devant le vieil immeuble
il suivit les petites affiches qui le dirigèrent vers la cave
la cage d’escalier était remplie de brume sanguinolente
les briques suaient comme le pervers avant le crime
la vérité, il l’avait vue sous de multiples aspects,
encore aujourd’hui et il en était désemparé.

il arriva dans la cave qui servait de cuisine.
l’unique lampe halogène vacillait comme une bougie
dans la gueule du désespoir.
il n’y a pas de fatalité se répétait-il dans sa tête.
dans la pénombre, il aperçut le chef dégoulinant
qui découpait un énorme jarret de porc.
chaque fois qu’il levait le bras vers ce plafond désolé
le hachoir scintillait
à la manière d’une étoile morte,
une étoile esseulée et blafarde dans un empyrée désaffecté,
l’étoile sous laquelle il était probablement né.
le local était trop étroit pour qu’un homme puisse s’asseoir.
le taulier continuait à marteler la bidoche.
tu viens pour l’annonce ? lui demanda-t-il
sans parler, il acquiesça de la tête.
bon, tu dois avoir très faim
tu peux commencer tout de suite ?
Il répondit que oui
pas causant, c’est très bien, marmonna le chef
puis il lui tendit la serviette ainsi que les clefs
tu vas m’être utile et ce soir tu mangeras à ta faim
mais à ta place je chercherais pas à me berner gamin
termine ce que je te demande
avant que la nuit tombe ou bien c’est moi qui vais te
tomber dessus !
il remonta les escaliers en courant puis passa devant le clodo
qui lui répéta qu’il n’était pas le plus à plaindre
il sourit et lui cracha à la gueule.

Monday, January 16, 2023

De Bruno Giffard (extrait de T-B 99)

 

Moteurs grondants

 

sur la page

dégouline

l’incidence

des roses

proches

du nid forgé

de la rage

 

l’huile ressemble

sereine

à une colline d’aube

qui s’humecte

 

Par veines et

par nerfs

malgré une poitrine

enroulée

de précautions

j’entends

cavalcade

ce dialogue

des sphères

 

un bruit de cuillère

au plancher

la facture du cachot

qui s’allonge

le cachet

des paumes

Tuesday, January 10, 2023

Incipits finissants (25)

Veuillez m’excuser. Il m’a fallu attendre le dernier printemps des poètes pour que je réalise que le métier de poète pouvait exister. Avant...