Friday, July 17, 2020

Traction-brabant 89

Je n'aime pas trop les thèmes en poésie et les thèmes en poésie ne m’aiment pas trop. Ça ne date pas d’hier, cette histoire ! Quand j’ai commencé à écrire régulièrement, vers l’âge de vingt ans, je me suis rendu compte que j’étais un poète maudit… surtout par les thèmes !

Lorsque je m’attelais à un sujet précis, très vite, au bout de quelques vers, ça déraillait : je me mettais à parler d’autre chose et lorsque je relisais mon poème, je me rendais compte que j’avais causé d’à peu près tout, sauf de ce dont j’avais voulu causer au départ.

Ne me demandez pas le pourquoi du comment. Ça vient peut-être du fait que j’ai toujours écrit très vite, en me laissant porter, puis dépasser par mes pensées fuyant de partout.

Depuis, ces retrouvailles ratées ont pu avoir lieu avec les thèmes, à l’occasion de ma collaboration à certaines revues auxquelles j’ai participé. Mais faut pas être trop regardant sur ma fidélité de près à ces commandes. Amour aura vite fait de devenir désamour. Voyage se métamorphosera rapidos en errance. Bref, je n’ai pas vraiment changé. Étant lucide quant à cette malchance, je me suis donc dit qu’il valait mieux pas que je fasse de Traction-brabant une publication thématique. D’ailleurs, ma seule expérience dans le domaine (cf numéro 85) a tourné en queue de poisson, voire en eau de boudin : deux participants dont moi. Faut dire que le sujet que j’avais choisi était pas super ouvert, s’agissant de « repreneur, reprise ».

Bien entendu, je distingue les avantages de la revue thématique : assurer la cohésion de l’ensemble, préférer l’œuvre collective autour d’un axe fédérateur à l’addition de poèmes centrés sur leur nombril, et donc à l’arrivée, faire éclore une publication moins « gratuite », qui présente mieux, les auteurs ne se retrouvant pas par hasard en ce lieu immatériel. Sauf qu’il y a des forts en thème qui écriraient même sur une marque de WC. Ce constat pose la question de la nécessité profonde d’écrire. De quoi se demander si la poésie ne devient pas alors un jeu superficiel, comme une gymnastique du cerveau.

Et puis zut à la fin ! Est-ce que Rimbaud a écrit sur un thème en particulier ? Et puis Mallarmé, et puis Lautréamont ? Et les surréalistes ? Vous me direz si je suis fou, mais j’ai l’impression qu’ils parlent de tout à la fois dans leurs poèmes. Est-ce que le Poème, comme certains l’appellent, ne serait pas le seul média littéraire dans lequel il est possible d’enfermer un monde en une seule page ? Pourquoi vouloir le restreindre, lui qui refuse d’être mis en prison ?

Moi, je suis pour la liberté dans les poèmes, la seule qui me reste… P.M.

Numéro 88 de Traction-brabant

Le numéro 88 de "Traction-brabant" est vendu au prix de 2,60 €.

Pour plus de précisions, contact association le Citron Gare : p.maltaverne@orange.fr

Présentation

"TRACTION-BRABANT" (alias T-B pour les intimes) est un fanzine d'écriture, de poésie et autres textes courts, créé en janvier 2004 par Patrice MALTAVERNE (conception, écriture, choix et mise en page des textes) et Patrice VIGUES (illustrations).

"TRACTION-BRABANT" existe aussi et surtout sous sa version papier à une cent soixante-dizaine d'exemplaires par numéro. Le poézine est à parution aléatoire, quoique... si tous les deux trois mois, les combattants sont en forme, un nouveau numéro sort de leur tanière.

"TRACTION-BRABANT", aujourd'hui publié par l'association Le Citron Gare, ne demande aucune subvention, le poézine a juste pour but de faire circuler à son modeste niveau une poésie pas trop classique ni trop molle surtout, ainsi que de véhiculer certaines pistes de réflexion, sans pour autant qu'il ne soit tranché dans le vif.

Plus précisément, à l'origine, TRACTION-BRABANT est la contraction de traction avant, l'auto et de brabant double, la charrue à double soc. Cela montre avant tout notre nostalgie pour ces vieux objets mécaniques ainsi que notre méfiance par rapport à un progrès non mesuré...

Les auteurs (poètes, illustrateurs) présents dans "TRACTION-BRABANT" sont plus de cinq cents, d'après les dernières stats.

Ce blog a pour but de reproduire des extraits du zine sous sa version papier et de faire connaître davantage ce que nous faisons....

"TRACTION-BRABANT" s'efforce d'encourager ses participants à des échanges de textes et d'idées et pourquoi pas à de possibles rencontres.

S'il vous plait, n'envoyez jamais plus de 10 pages format A4 (en un seul fichier et format Open office ou Word, de préférence) si vous contactez le poézine, sinon, votre manuscrit ira direct à la poubelle virtuelle, mais la poubelle quand même ! Je n'ai pas besoin de lire des tonnes de pages d'un auteur pour savoir de quoi il en retourne !

P.M.

Contact pour l'association Le Citron Gare : p.maltaverne@orange.fr

Trouver la voiture II

De Thierry Le Pennec (extrait de T-B 72)

jet lag

"j'écarte les jambes" fit-elle mais j'é-
jaculai beaucoup trop tôt poignard
                     en moi-même et ré-
                   veillé pleine nuit les voix
américaines en mon cerveau / fatigue
d'une moitié de planète en vingt-quatre heures
                                   – back home
en un chantier de salle de bains la pression française.


Alain Sagault sur le net

Je répare une mienne négligence en vous signalant l'existence du site d'Alain Sagault et de son blog : "le globe de l'homme moyen". Pour vous y rendre, tapez sur le lien ci-avant et allez vers le bandeau de droite vert pâle... Pas mal cette explication, presque un poème...

Vous y découvrez (notamment) des textes lucides sur ce qui nous attend depuis toujours : ainsi de ces remarques en passant qui ne risquent pas, malheureusement, de devenir des remarques dépassées...

Cervelle d'intellectuel de Patrice VIGUES





Publication sur le blog de la revue Verso

Comme je viens d'être publié sur le blog de la revue Verso (à la date du 2 février 2015), l'occasion est toute trouvée de parler de nouveau de ce dernier.

En effet, à côté de la revue papier, qui existe depuis 1977, Verso publie depuis peu sur Internet des textes inédits, en rapport avec l'univers poétique d'un auteur.

Vous trouverez également et par exemple un poème en prose de Lydia Padellec.

Et sur la photo de moi qui a été prise par Claude Billon, un peu de pub également pour le recueil de Valérie Rouzeau, "Vrouz", ainsi que pour un drôle d'oiseau bleu !... C'est ici !

De Pascal Mora (extrait de T-B 80)

Casquette, gants et bottes
Le balayeur amasse le déchet des rues,
Son balai de brande racle les épluchures
Les vestiges des repas vite pris.

Il réunit la boue des faubourgs
À toute la couleur puante des trottoirs
La troupe des bureaux s’écarte.
Il ouvre lentement sa main
Il regarde et voit à travers
Paume des palmiers, palme des tambours.

Et le printemps du jour ruisselle sur les branches
Les clartés passent derrière les pins,
Les routes bordées de platanes.
Elles diffèrent à chaque tableau du jour,
Ces fenêtres d’heures obliques.

À travers la boite de pluie,
Je regarde la place,
Le visage des lieux rayonne
Sur le visage de mon frère.

Je chemine dans un paysage
De fleuves et de crues qui se nouent, se dénouent.
La vie présente se déverse
Dans les méandres de la vie suivante.

Un regard brûlant, un front clair
Où dansent les épaules nues
Couvertes des éclats de l’eau.
Reflets bleus de lampe brisée.

Traction-brabant 84


C'est l'histoire d'un mécanicien garagiste qui, au début, avait besoin de réparer les véhicules avant de les revendre. Il a donc acheté un atelier tout équipé. Devant, il y avait un parking d’exposition sur lequel étaient garées les occasions du moment. Normal, me direz-vous. Mais ça c’était avant.
Après quelques années de pratique, notre garagiste s’est fait revendeur exclusivement. Il a d’abord fermé le garage, ayant découvert qu’il pouvait gagner plus d’argent en sous-traitant la réparation (plus de cambouis sur les mains) ou en ne réparant pas les bagnoles. Il garda toutefois le parking d’exposition.
Puis notre revendeur se rendit compte qu’il pouvait encore augmenter sa marge en supprimant le parking et ce, grâce… à Internet !
Il n’avait plus qu’à mettre en vente les véhicules sur Le Bon Coin et à attendre que ça morde dans son immeuble vide, qu’il revendit ensuite.
Avec son ordinateur et son téléphone portables, le voici connecté H24 pour les transactions, y compris quand il dort à l’hôtel, en déplacement pour le convoyage de caisses. Il a même embauché des sbires qui font le job à sa place, pendant qu’il reste à la maison en pyjama, dirigeant à distance les mouvements de fonds.
Eh bien, en poésie, c’est idem, sauf que le bénéfice c’est de la reconnaissance.
Au début, j’écrivais à la main, potassant les traités de versification. J’ai gagné, à cette occasion, deux trois concours de jeux floraux.
Puis j’ai laissé tomber les rimes, écrivant des poèmes en vers libres que j’envoyais à des revues. J’ai aussi édité pas mal de recueils de poésie, chez de petits éditeurs, sans que ce terme soit péjoratif. C’était apparemment le bon créneau, sauf que je n’étais pas lu. Alors, il y a eu Internet. J’ai créé mes propres blogs. Plus de frais postaux et autant de lecteurs. D’abord, mes blogs ont été visités, puis de moins en moins, puis plus du tout. J’ai donc laissé pousser l’herbe à l’intérieur et suis allé voir du côté des réseaux sociaux. Facebook en tête. Et là, c’est carrément le pied. J’ai pu mettre en ligne un poème tous les jours, sans plus jamais me servir d’un stylo. Et au bout d’un moment, j’ai cessé d’écrire des poèmes. Depuis, je tague et tweete tout ce qui me passe par la tête. Constipation du matin, diarrhée du soir. Et je reçois des dizaines de like. Mon rêve d’un public instantané s’est réalisé. Les gens lisent ou ne lisent-ils pas ce que j’ai écrit ? Pas grave, c’est n’importe quoi, de toute façon. Ça, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous, quoi !   
P.M.

De Georges Elliautou (extrait de T-B 88)


Il est presque nu, une tache grise au niveau du ventre. Il me regarde de ses orbites creuses. Sa bouche vide est ouverte sur un désir fou. Il a faim.
Moi, j’ai soif. J’ai trop mangé au restaurant de l’hôtel. J’espère un bistrot dans une de ces rues misérables sous le soleil de plomb.
Il tend la main. Une main décharnée couverte de crasse. Je cherche dans ma poche une pièce. Je n’ai plus de monnaie.
Je hausse les épaules et tourne le dos à l’épave humaine qui me suit, marmottant ce que je suppose être des malédictions dans son dialecte tribal.
J’avise enfin une gargote. Des autochtones sont attablés à l’ombre d’un figuier dans une courette au sol de terre rouge. Que suis-je venu faire dans ce coin pourri de la ville ? La recherche du pittoresque… Ce n’est pas l’ombre du figuier qui me protégera de la chaleur épaisse. Ont-ils seulement un frigo dans ce bouiboui ? On verra bien.
Je commande une bière. Le patron, un vieillard assisté par un enfant, m’apporte une canette tiède. Tous les regards sont dirigés vers moi. Le silence s’est établi à mon arrivée. Le mendigot vient d’être chassé par le patron. Il m’attend de l’autre côté de la rue.
J’avale la bière tiède au goulot. Une amertume m’emplit la bouche. Une lassitude me vient. Vivement le retour à l’hôtel où la climatisation, le bar, les putes, la piscine…
Une bousculade soudaine. Des indigènes armés et cagoulés se saisissent de moi, m’entraînent vers un 4/4 poussiéreux.

Le site de Sylvain Guillaumet

Attention ! C'est un berrichon (j'en suis un aussi), même si je suis devenu pas mal lorrain...

Sylvain Guillaumet, sur son nouveau site, propose de nombreux extraits de ses livres de poésies, ainsi que des partitions à télécharger, et des morceaux audio de ses albums (entre musique traditionnelle, jazz et classique).

Bref, loin de n'être que poète, Sylvain est aussi compositeur et multi-instrumentiste.

Un site bien présenté et clair au nom qui a l'avantage d'être tout aussi clair : Sylvain Guillaumet (vous pouvez cliquer ici).

De Joëlle Pétillot (extrait de T-B 82)

Grenier du rêve

Le sommeil ébréché des vieilles porcelaines
L’attente sans chagrin des ombres du grenier
La fenêtre unique, penchée
Les lucioles affolées d’un soleil de traverse

Tout meuble boîte
Chaque pli est un gouffre
C’est puissant comme une marelle
Ciel et terre
En un seul parquet
Fixé sur les vieilles patères
Un temps de craie

Pendule d’une seule aiguille
Claudiquant
Posée là comme un codicille

Rien ne vieillit
Tout se patine
L’enfance, la vie,
Notre âme
Aussi.

Image de Cathy Garcia



De Marine Giangregorio (extrait de T-B 87)

L’homme cerf-volant

Le regard porté par un fil
Au bout duquel dansaient
Ici et là,
Les couleurs d’une liberté
Avortée de l’aube
De rêves taillés dans
Les veines de l’enfance
À le voir, avancer le pas
Chaloupé, la bouche
Engloutissant le ciel
Habité, d’une
Étrange fougue
Bousculant les passants
Car le vent, le vent
Tournait vite
On se demandait, qui
De l’homme ou du cerf-volant
Tenait l’autre
Vivant

"Passe-passe...épilobes" (illustration de Jean-Marc Couvé)



Le Raudi à Metz

Une fois n'est pas coutume. Je fais de la pub pour un site d'actualités culturelles messin. Il s'agit du Raudi, ou la culture autrement, comme c'est très bien résumé.

À côté de nombre de manifestations et d'initiatives locales présentées à la une, vous trouverez en cliquant sur le bandeau de droite un lexique messin. De quoi prendre son passeport et venir vivre en France de l'extérieur.

Vous verrez : on y arrive. J'en suis la preuve vivante ! 

À ne pas manquer également une belle série de contrepèteries messines...

Le Raudi, c'est ici.

Tuesday, July 14, 2020

Traction-brabant 14

Alors voilà pour être un bon écrivain c’est comme une recette dans laquelle il faut se laisser porter au début la qualité des oracles du poète du haut de la plaque le prédispose à des propos qui tombent à pic dans un murmure d’indifférence mais en y regardant bien là n’est pas encore son succès d’estime les paroles pour être admises doivent être répétées plusieurs fois après la réussite se joue ailleurs dans la qualité du silence associée à la pureté des oracles tant et si bien que leur valeur dépend de la pureté du silence un vrai silence de bonne qualité ne doit pas dépendre des idées même pour un communiste surtout libertaire l’interruption volontaire de silence force aux rapports humains non protégés il n’est même pas besoin de prétexter que l’on a une famille à torcher ou une vieille tante en viager quand on dispose d’un beau silence on n’a pas de famille la qualité du silence donne au bon écrivain les trois quarts de son intelligence face aux choses de la vie les hommes comptent pour du beurre c’est le moyen le plus sûr de couper court à toute tentative d’immixtion dans un débat où tremblerait la tolérance comme ça on peut conclure seul à seul avec ses idées qu’on les gardera toujours comme une tribu de poux dans un monde poli le silence est bien vu il est malséant de déranger les autres quand on a pas envie d’être dérangé par eux un bon écrivain ce n’est pas quelqu’un qui a une présence extraordinaire ses oracles disent le contraire c’est quelqu’un qui réussit chaque jour à être invisible le bon écrivain sait écrire une bonne fois pour toutes suffisamment bien pour ne pas être dérangé par les autres il lui faut aller le plus vite possible pour ne jamais être emmerdé on ne va pas mettre le nez dans le cambouis des abrutis qui veulent connaître de l’humain être bon auteur c’est plus qu’être un bon adulte rien à voir avec le bon père de famille qui se fait entuber à longueur de journée par les cris des mômes dit-il par duo de chèques interposés les rapports humains convergent quelque peu sans que les idées n’aient aucun rôle à jouer là dedans ce ne sont pas les mains qui signent les chèques et qui demandent d’acheter les bouquins ce n’est pas la langue c’est une conscience en dehors de l’écrivain un instinct séculaire de survivance les mots seuls entrent par intrusion le pro ne touche pas à tout ça ce sont pas ses mains qui écrivent non plus il écrit avec la bouche comme les autres handicapés comme ça il n’a pas besoin d’en rajouter après si seulement le silence ne nécessitait pas d’écrire encore pour assommer le silence pieux car le meilleur écrivain n’est rien il n’a pas de peau pas de sexe il est le néant cyberactif nul ne peut s’en approcher des fois un vrai pro prend l’air dans les foires à bouquins que si on parle des siens c’est un pro et un pro n’a que faire des crottes de chiens qui jonchent les trottoirs il n’a que faire aussi de ceux qui sont pas des pros il finit toujours par dire ses parfaits oracles il est l’impuissance mais il ne faut pas que ça se voie il n’a pas envie d’arriver tout sale à l’assemblée des sages de la langue des hommes de bonne volonté il écrit tous ses trucs pour pas qu’on le dérange dans sa bulle la poésie c’est réussi un fameux tour de passe- passe la poésie ennuie un maximum de personnes alors si l’on peut par le silence surmultiplier la valeur toute relative de ses sentences quand elles plombent un peu plus le fond des caves de papiers défraîchis alors c’est OK le pro signe un contrat d’édition exclusif avec le silence lui seul est vraiment pro

PM

Saturday, July 11, 2020

Le site d'Hervé Gasser

Je vous invite à découvrir le site très complet d'Hervé Gasser.
L’originalité de cette publication, visible d'emblée, c'est qu'elle montre des images de la Bibliothèque nationale de France, disponibles en libre-accès, qui servent de toiles de fond aux textes publiés et donnent à l'ensemble du site sa densité de grimoire.

Outre un roman (avec une photo de Rimbaud en Abyssinie en frontispice) et un roman feuilleton, le visiteur pourra découvrir des collages, des romans-photos, ainsi que des poèmes, notamment ceux écrits pendant de confinement.

Si vous êtes amateur de vers classiques et surtout d'alexandrins, vous serez servis. Mais attention, si le contenant est classique, le contenu ne l'est pas. C'est bien de la poésie d'aujourd'hui, qui parle du monde d'aujourd'hui.

Pour aller y faire un tour, c'est ici.

Wednesday, July 08, 2020

D'Igor Quézel-Perron (extrait de T-B 73)

Emails

Perte d’érotique 


Disparue ce vêtement moulant, l’enveloppe, promesse que l’on décachetait comme on dégrafe une robe. Cette pudeur à se livrer enflammait l’imagination. Loin de cet érotisme, main au panier rapidement promise à la corbeille, le mail ne compte pas fleurette. L’excitation du retournement de ce fourreau pour découvrir le nom de l’émissaire, le temps que l’on mettait à vagabonder avant de consommer s’éteignent. Le mail, pornographe, ne remet pas à plus tard. Du texte, il livre la chair nue.

Perte de gestes et d’atours imposée par une dictature, dont la police chasse cette manifestation des émotions : la calligraphie. La texture et le maniement de l’enveloppe sont quant à elles mises à un index tapotant hystériquement sur le clavier.
Impossible de « refaire le trajet de la main qui a écrit »[1] le texte. Les hésitations et les imperfections sont cachées par cette chirurgie esthétique : retours en arrière dont rêveraient bien des peaux avachies, corrections orthographiques ou grammaticales, propositions de synonymes qui donnent à une pensée molle une convenance à peu de frais. La rature, histoire d’une émotion et d’une raison en marche, nécessitait bien du courage.

L’imaginaire n’a pour matériau que le nom de l’expéditeur et le sujet, permettant avant tout de savoir ce que l’on met à la poubelle. L’ancien lecteur est devenu éboueur.


[1]            Roland Barthes, L’empire des signes

Thursday, July 02, 2020

De Xavier Frandon (extrait de T-B 55)

Créer un enthousiasme comme une putain débauchée
dans l'inexistante usine – disparue ! - l'acti
vité salvatrice prude puritaine – mazette!
On ne contrôle plus rien, une débandade générale.

Elle rougit au Pôle emploi – sa jupe très ouverte
mais sans liberté possible et nous évitons
les week-ends : trop douloureux...trop proches des lundis
avec cette paperasse...on ne s'en sort plus.

Restent les nuits éclaircies à pleins phares, mais sans but
ne pas déranger les voisins, passer invisible
invisible mais belle, belle à se maudire d'être là.

Restent les jours et leurs putains d'heures longues, très sévères
avec vos rêves et les siens. Elle reste dans ce milieu
tellement animé qu'on ne peut plus la voir.

Monday, June 29, 2020

Incipits finissants (65)


Les vacances, c'est comme un vase à remplir de vide. Avant, on précipite, le rythme de travail, même quand ce n'est plus du travail. Tout ce qui est à faire, et ce qui ne l'est pas, doit être terminé.
Un empilement de tâches se fait jour, qui se contredisent presque et qu’il faut absolument mener à bien. Cela ressemble à des casiers à remplir dans son cerveau en un temps minimum. D’ailleurs, on est déjà en train d’harnacher le coffre de toit. Et si ça ne ferme pas, on pousse davantage les bagages jusqu’à ce qu’ils ressortent de l’autre côté.
Au milieu de cette succession précipitée d’actions, l’esprit s’énerve pour un rien. En fin de compte, les vacances trouvent leur justification, cette dernière n’existant pas encore un mois auparavant. Par chance, il faut croire que la nature a horreur du vide, car les tâches se succèdent une à une à l’horizon mental, telles des armées de petits soldats de plomb ou de fourmis industrieuses…Et toute cette agitation, pour quoi ?
Pour finir allongé en été sur une plage. Pour être surpris par les carsses du soleil qui n'est autre que de l'électricité naturelle rechargeant nos batteries. C'est bien ce que je disais : il s'agit d'un vide qui nous remplit peu à peu, en sablier inversé. Puis, au bout de quelques jours, la force, de nouveau, nous habite. Comme si, à présent, nous nous sentions plus grands que cette pile de choses évanouies qui ont squatté notre esprit avant notre départ.
Ainsi, une fois démembré, le coffre bondé n’est plus qu’un symbole d’inaction. Les objets ne nous parlent plus et c’est une bonne nouvelle car rien d’autre ne parle ici. Même les hommes demeurent silencieux, alors qu’ils continuent à dire des bêtises à longueur de journée. Tels au bureau, tels en terrasses !
Mais ce rêve, on le sait, ne dure jamais longtemps.
Quand la vie intérieure est enfin parvenue à prendre toute la place, il convient de la pousser dans un coin. Le beaucoup de bruit pour rien reprend. On doit se résoudre par mimétisme, à mener de nouvelles batailles, afin de répondre aux ordres et de remettre en place les choses, et ce n’est pas une image - utiles seulement au corps matériel qui nous cerne.
Hélas, il faut admettre que ce monstre a un aspect bêtement social, et qu’il joue les caméléons pour nous faire avaler des grosses couleuvres.
Vous le devinez. Dès à présent, on n’espère plus que les prochaines vacances.

P.M.

Traction-brabant 89

Je n'aime pas trop les thèmes en poésie et les thèmes en poésie ne m’aiment pas trop. Ça ne date pas d’hier, cette histoire ! Quand j’ai...