Thursday, April 27, 2006

De Daniel Birnbaum (extrait de T-B 54)

Effet de manche

 Il était debout depuis déjà un long moment alors que le pâle soleil d’hiver se levait encore avec hésitation. Il ne devait pas s’en faire. Ce n’était qu’un matin comme les autres. Ce n’était d’ailleurs que le petit matin. Ce ne pouvait donc pas être un grand jour. Il ne fallait pas y penser.

Il se mit à marcher lentement sur le trottoir sale en évitant les poubelles qui débordaient. Il espérait que le brouillard qui tardait à disparaître continuerait à l’estomper encore un moment de la froide réalité. Les premières voitures du matin et les dernières de la nuit passaient côte à côte dans leurs halos de lumière humide.

            Il remonta machinalement le col de fourrure synthétique sur sa barbe poivre et sel. La journée serait froide, machinalement froide. Le froid ne le dérangeait pas. Plus. La pluie oui. Mais il n’y aurait pas de pluie aujourd’hui.

            C’était son premier jour à cet endroit. Il voulait que tout se passe bien. Il enfonça le bonnet jaune machinalement sur ses cheveux gris gras. La journée serait longue. Machinalement longue. L’espoir ou l’ennui compteraient les heures. Il verrait bien.

            Il avait agi comme il l’avait toujours fait. Les jours précédents il avait fait des repérages. Le choix lui semblait bon. L’endroit lui paraissait très convenable. Il y avait beaucoup de passage et aucun de ses confrères n’avait eu l’idée de se l’approprier. Il avait toujours eu le sens de l’organisation. Tout se passerait bien. Mais plus il avançait plus la marche se faisait lente.

            Il dit bonjour à un confrère assis sur un banc. Il aurait eu envie de s’arrêter. De s’asseoir. De parler. Mais pour dire quoi ? Les paroles étaient comme le reste, rares. Lui, de toute façon, il les économisait pour plus tard.
            Voilà, le brouillard était dissipé, un rayon de soleil éclairait même l’endroit exact, comme un signe. Il commença sa plaidoirie. C’est comme ça qu’il faisait la manche. Il avait été rayé du barreau, abrité derrière des barreaux, et maintenant il plaidait pour des badauds. Qui aimaient ça. Il se souvenait, ou il inventait. Peu importait. Ça sentait le crime, les magouilles, le scandale, oui, ils aimaient ça. Parfois un attroupement se formait. Quand l’occasion se présentait il s’amusait même à constituer un jury. Des retraités, qui avaient le temps d’écouter jusqu’au bout. Et là, il leur racontait sa propre histoire.

            Ils l’acquittaient à tous les coups. Eux.

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins