Saturday, July 10, 2021

Incipits finissants (94)

Il y a toujours quelque chose qui me fait sortir du silence pour écrire. Sauf que cette fois-ci, c’est le silence qui me fait parler.
Je m’explique. Nous vivons une époque historique, je sais pas si vous en avez conscience. Ah ça oui !
Avec l’épidémie de COVID, on dispose d’un virus pas très original, puisqu’il se communique par les postillons, mais qui est très contagieux. Et les postillons, c’est quand on parle. Du coup – vous me suivez – pour qu’il ne se propage pas, il ne faut pas causer dans les lieux publics. En revanche, il convient plutôt d’interagir avec les autres. Interagir, quel beau mot. L’’un des plus magiques de ces derniers temps.
Ce sont des scientifiques qui ont eu cette idée lumineuse. Des scientifiques, vraiment ? Des experts, en tout cas. Il y en a beaucoup, des experts, en général, et encore davantage, en ce moment, dans le domaine médical.
Faut dire qu’il s’agit avant tout d’une affaire de bon sens. Si on reste silencieux dans les lieux publics, on limite les postillons.
Ça, c’est une idée logique qui va plaire aux politiques. Car, c’est bien connu, les politiques aiment ce qui est logique pour leurs ouailles. Du coup, le virus se révèle tout à fait pratique…
Pour protéger les autres, il ne faut pas communiquer avec eux, sauf par Internet. Et si t’as pas Internet, il faut plus communiquer.
Finies les manifestations, finis les syndicats. Finis tous ces gens qui gueulent tout le temps en postillonnant sur leurs semblables ! Quand on est silencieux, on peut se concentrer sur son travail. Tant pis pour celles et ceux qui n’en ont pas. Qu’ils se cousent le visage. On ne perd plus de temps pour des choses inutiles, puisque c’est mauvais pour la santé. Et quand on est un adulte responsable, on pense à ne pas filer sa maladie aux autres... Bravo ! Enfin, le français n’est plus un français. Il a terminé de gueuler. C’est un ptit gars correct, qui a tout compris ce qu’il fallait comprendre.
Du coup, je n’ai plus rien à dire. L’histoire est finie. La mienne et celle qui a un grand H. Je vais pouvoir retourner à mon silence. J’ai plus qu’à attendre que le Système (s’il en a envie) vienne me prendre en charge, tel un enfant.
C’est marrant tout de même comme les gens changent quand ils sont confrontés à un problème qui les dépasse…       
P.M.         
 

Numéro 94 de Traction-brabant


Le numéro 94 de "Traction-brabant" est vendu au prix de 2,60 €.

Pour plus de précisions, contact association le Citron Gare : p.maltaverne@orange.fr

Présentation

"TRACTION-BRABANT" (alias T-B pour les intimes) est un fanzine d'écriture, de poésie et autres textes courts, créé en janvier 2004 par Patrice MALTAVERNE (conception, écriture, choix et mise en page des textes) et Patrice VIGUES (illustrations).

"TRACTION-BRABANT" existe aussi et surtout sous sa version papier à une cent soixante-dizaine d'exemplaires par numéro. Le poézine est à parution aléatoire, quoique... si tous les deux trois mois, les combattants sont en forme, un nouveau numéro sort de leur tanière.

"TRACTION-BRABANT", aujourd'hui publié par l'association Le Citron Gare, ne demande aucune subvention, le poézine a juste pour but de faire circuler à son modeste niveau une poésie pas trop classique ni trop molle surtout, ainsi que de véhiculer certaines pistes de réflexion, sans pour autant qu'il ne soit tranché dans le vif.

Plus précisément, à l'origine, TRACTION-BRABANT est la contraction de traction avant, l'auto et de brabant double, la charrue à double soc. Cela montre avant tout notre nostalgie pour ces vieux objets mécaniques ainsi que notre méfiance par rapport à un progrès non mesuré...

Les auteurs (poètes, illustrateurs) présents dans "TRACTION-BRABANT" sont plus de cinq cents, d'après les dernières stats.

Ce blog a pour but de reproduire des extraits du zine sous sa version papier et de faire connaître davantage ce que nous faisons....

"TRACTION-BRABANT" s'efforce d'encourager ses participants à des échanges de textes et d'idées et pourquoi pas à de possibles rencontres.

S'il vous plait, n'envoyez jamais plus de 10 pages format A4 (en un seul fichier et format Open office ou Word, de préférence) si vous contactez le poézine, sinon, votre manuscrit ira direct à la poubelle virtuelle, mais la poubelle quand même ! Je n'ai pas besoin de lire des tonnes de pages d'un auteur pour savoir de quoi il en retourne !

P.M.

Contact pour l'association Le Citron Gare : p.maltaverne@orange.fr

C'est bien quand on voit rien dans la photo


De Dennis Crowch (extrait de T-B 94)

 
De l’irréalité en rasade

Toujours plus d’échappées par la tangente narrative de substitution. Cas critique de littérature de fuite, un penchant compulsif pour la réponse imaginaire, le délire plutôt que la médiocrité du dialogue avorté à répétition. Une nouvelle rasade, et encore une tiens. Une addiction aux épanchements coupables de la langue. De mystérieux courants d’électricité mentale. Des bouffées de sentiments incongrus. Éclatement de pensées parasites dans une cacophonie mentale. Les refuges de l’irréalité se dissipent trop souvent. Les lettres des mots se désolidarisent.
 

Bakurael

Voici le blog de Mickael Berdugo, accompagné du joli nom de "Bakurael" et sous-titré "Blog pour ceux et celles qui ne savent pas ce qu'est un poisson volant". Comme ça, vous êtes fixés sur ce que vous allez apprendre dans cette publication !

J'aime bien les poèmes de leur auteur, car ils expriment une soif de connaître le monde, une soif de liberté qui paraît presque infinie.

Poèmes du dehors, du corps qui prendrait presque les dimensions du monde. Il y a là beaucoup d'images visuelles qui aident à respirer plus large.

Parfois aussi, Mickael Berdugo s'amuse à mettre des mots en majuscules ou en gras, ce qui accentue l'intensité de certaines paroles, oralise les textes, leur donne une obsession...

Pour savoir enfin ce qu'est un poisson volant, allez pêcher par ici.

Et pour l'oralisation des textes (je vous disais qu'il y en avait de l'oral), vous pouvez aller écouter le blog de poésie sonore de Mickael Berdugo : https://soundcloud.com/bakurael

Comité de lecture de Patrice VIGUES

Malta compil 2007 : "Ensuite toute la famille..." (avec Windows média player)

Histoire de vous réveiller un peu : cette compil est bientôt finie. Le texte choisi pour l'année 2007 a fait l'objet d'une publication dans la collection Polder de la revue Décharge. Il s'agit d'un poème extrait de "Sans mariage" :

Ensuite toute la famille les proches
Montent dans l'auto blanche effilée
Qui coupe les ubans du berceau
Ne bouche pas les trous de l'ennui
Le reste du temps ta soif de bonheur
Marche sur le linge neuf plus opaque
Eveille toi au balcon et ensemencée
Par les lis d'apparat regarde comme
Délicatement ils fanent je te le répète
Tu es une conteuse de fleurs machinale

Sur une musique de Monochord "No question no answer" (Via Dogmazic, site de musique sous licence libre, https://www.dogmazic.net/). C'est bien le cas oui.

De Dorothée Coll (extrait de T-B 94)

Migraine
 
Sur chaque œil une cuillère
Qui vient contrarier
Le globe oculaire.
 
Les tempes sont forées
Par des vis d’acier.
 
Tant de couteaux remontent
Le long de l’os du nez.
 
La tête dans un étau
Le front semble broyé,
Les pommettes défoncées,
La mâchoire tendue
Jusque dans les oreilles.
 
Les dents s’amusent
Avec leurs nerfs.
Impossible de parler.

Image de Cathy Garcia



Et pour en savoir plus sur les illustrations, la revue et les textes de Cathy Garcia, je vous propose de leur rendre visite :

Alain Sagault sur le net

Je répare une mienne négligence en vous signalant l'existence du site d'Alain Sagault et de son blog : "le globe de l'homme moyen". Pour vous y rendre, tapez sur le lien ci-avant et allez vers le bandeau de droite vert pâle... Pas mal cette explication, presque un poème...

Vous y découvrez (notamment) des textes lucides sur ce qui nous attend depuis toujours : ainsi de ces remarques en passant qui ne risquent pas, malheureusement, de devenir des remarques dépassées...

De Pierre Louarn (extrait de T-B 94)

Bar de nuit
 
Instinct
Bleu nuit
Musique forte et survie
 
J’ai délaissé les mythes et
La clarté forte
Supposée
 
Conscient pas sûr
 
Vous voyez
Ces fils qui me relient à vous
 
L’ivresse, le rouge,
Et le peu d’espace
Ce qui me pousse
Tes lèvres
 
L’affrontement
Je la tiens la vie
 

Image de Pierre Vella

 


Traction-brabant 94

Je me demande pourquoi en 2021, on célèbre toujours autant l’Écrivain. En effet, il n’y a personne d’aussi peu attachant que lui. Un écrivain, c’est quelqu’un qui fait croire aux autres qu’il pense à eux lorsqu’il écrit. Mais rien de plus faux.
D’ailleurs, les écrivains les plus sincères, eux, reconnaissent leur statut de privilégiés, avouant qu’ils n’écrivent que trois heures par jour. Le reste de la journée, ils glandent.
Bien sûr, quand les écrivains disent ne pas pouvoir travailler toute la journée, ils n’ont pas tort. Cependant, lorsqu’ils vous racontent que leur activité est hyper prenante, qu’ils font des recherches pour leur prochain opus, voire, méditent sur leur œuvre, tout ça, c’est du cinoche.
La preuve en est que pas une seconde, ils ne rêveraient de se retrouver salariés à votre place. S’ils restent concentrés, cette activité du cerveau ne constitue, en aucun cas, une obligation de résultat mesurable par des statistiques. Quant à vous, le public, permettez-moi de vous le dire : pour l’écrivain, vous n’êtes qu’une part de droits d’auteurs.
Solidaire l’écrivain ? Depuis l’époque du communisme, les auteurs engagés sont morts et enterrés. D’ailleurs, vous les avez déjà vus se révolter contre les inégalités et autres injustices permanentes de notre temps ? Pas le moins du monde. Au minimum, on pourrait attendre d’eux une fonction sociale précise.
Les vrais pros de l’écriture sont installés dans le système de l’offre et de la demande, donc de la concurrence. Ils ne veulent pas que ça change, surtout s’ils sont perçus par le public comme étant les meilleurs.
Solidaire l’écrivain ? Solitaire oui ! Plus que jamais aujourd’hui. Solitaire et bien heureux de l’être, que personne ne vienne lui casser les pieds, tel un coupable non saisi de remords.
Hélas, pourquoi, quand on parle d’écriture, met-on toujours en avant ce personnage falot, qui met les pieds sous la table pour faire croire à l’universalité de ses nombreux doubles ?
À côté de lui, un éditeur, un imprimeur ou un libraire, qui fabriquent et diffusent les livres, sont plus vite traités de truands… par les écrivains, alors qu’ils révèlent les textes de ces mêmes écrivains au public.
Si l’on avait un minimum de maturité d’esprit, il serait temps de changer nos admirations. Au pire, on ferait mieux de célébrer des livres-objets inanimés, quitte à devenir des païens, plutôt que de vénérer celles et ceux qui ne les ont même pas fabriqués, passion stérile de groupies adolescentes pour du vent.

P.M.                                                                                                                                                                                                                                

De Gérard Leyzieux (extrait de T-B 94)

 

Le soleil ne s’est pas levé ce matin
Les oiseaux étourdis et déboussolés se sont tus
Le soleil ne s’est pas levé mais la nuit pourtant s’est enfuie
Les gens tout alentour s’interrogent
Petit à petit ils entrent dans leur quotidien
Mélange de clarté nocturne, de chaleur froide
Le soleil et la lune se sont éclipsés nous laissant seuls
Le soleil est resté couché auprès de la lune
La rosée du matin abreuve les conversations du jardin
La musique du silence flotte sur la campagne
Où toute activité se déroule au ralenti
Alors que ta respiration s’accorde à la quiétude des sens
Le soleil ne s’est pas levé ce matin
Mais, porté par tes pensées, tu ne le remarques pas
Tout en toi est radieux et heureux
La vie s’accomplit dans sa totalité
Elle te promène dans ses interstices
Là où tout se conjoint et se disjoint à la fois
Le soleil ne s’est pas levé pour tout le monde ce matin
 

Le Raudi à Metz

Une fois n'est pas coutume. Je fais de la pub pour un site d'actualités culturelles messin. Il s'agit du Raudi, ou la culture autrement, comme c'est très bien résumé.

À côté de nombre de manifestations et d'initiatives locales présentées à la une, vous trouverez en cliquant sur le bandeau de droite un lexique messin. De quoi prendre son passeport et venir vivre en France de l'extérieur.

Vous verrez : on y arrive. J'en suis la preuve vivante ! 

À ne pas manquer également une belle série de contrepèteries messines...

Le Raudi, c'est ici.

Saturday, July 03, 2021

De Michel Raynaud (extrait de T-B 94)

La pureté était devenue le maître mot. Alors, pour ne pas laisser de traces malencontreuses, dans la neige j’ai marché pieds nus. Au bout d’un moment mes pieds brûlaient. Pour pouvoir continuer j’ai marché sur les mains, chaussées de gants immaculés. Le résultat fut le même et je décidai pourtant de persévérer. On n’a rien sans rien. Mais, épuisé, je tombai, aussi mort qu’on peut l’être. Je suis bien embêté car je n’avais pas pensé à me renseigner : en attendant que mes os blanchissent je ne sais pas comment on peut mourir proprement.

Wednesday, June 30, 2021

Le feu central de François-Xavier Farine

C'est un joli titre pour un blog (aussi) : "Le feu central. C'est bien quand les poètes ont encore le feu central ! ça devrait être obligatoire !

Dans cette publication - un blogspot tout simple comme ceux que j'anime - se côtoient quelques poèmes de François Xavier Farine, le tenancier de blog, mais également pas mal de chroniques de recueils.

La poésie comme une tranche de vie, voilà ce que vous lirez ici. Et c'est déjà pas mal. Et aussi, ça se lit bien !

Pour retrouver Le feu central, c'est ici.

Sunday, June 27, 2021

De Céline Mainguy (extrait de T-B 94)

Voyage
 
Elle griffe les parois de coquille. Lentement, avec application – et rage. Elle cogne et ça se fissure. Elle passe une tête, un bras, pousse, dégage une épaule, hisse une jambe.
Elle est dehors. Tout est blanc, et noir. Tout est vide, et froid. Elle sent son cœur battre et ses poumons respirer – c'est bien assez.
Elle se retourne, voit la coquille vide et peste - elle sait qu'il ne faut jamais se retourner.
Elle décide. Elle décide d'avancer. Elle décide d'avancer dans le tout blanc, et noir, vide, et froid.
Un pas, un autre, une brise sur sa joue – l'air vit.
Elle entend sa respiration – régulière, assourdissante – et c'est tout.
Elle avance dans une matière gluante – comme de la neige, de la boue, sans l'humidité ni la couleur.
Elle doit se concentrer pour avancer, se concentre au maximum, pour éviter toutes les questions qui ne demandent qu'à affluer. Elle atteint une silhouette d'arbre, comme ombre chinoise, un vide dans l'espace. Au-delà, la plaine est pleine. De silhouettes sombres et lourdes. Courbées. Occupées. La brise à nouveau, sur sa joue, souffle. Elle marche vers les spectres – non, ce sont des êtres, hommes, femmes, enfants, sales et silencieux. Regards absents. Automatiques.
Elle cherche à croiser les yeux d'un, d'une autre. N'y parvient pas. Peut-être qu'ils ne la voient pas. Peut-être qu'elles l'évitent. Elle tente de poser sa main sur un bras, sa main glisse, le bras poursuit son mouvement comme si de rien.
Elle parle, crie, hurle et aucun son.
Le sol est devenu de la terre noire et dure. Le ciel blanc, ouate. Ses cris résonnent dans son ventre et pas plus loin.
Elle tente à nouveau, poser une main sur un bras, une épaule, une jambe, un visage, tout glisse, tout file comme l'eau riante d'un torrent entre les pierres, comme le vent entre les feuilles tendres du printemps.
Elle traverse cette assemblée de spectres vivants, d'êtres absents. Elle entend son cœur battre, elle écoute son cœur battre et envoyer du sang dans ses veines pour irriguer ses pieds, ses jambes, son tronc, ses bras, sa tête, ses organes vitaux, ses pensées bousculées. Tout est blanc et froid, tout est vide et noir, tous sont vivants et absents, et elle, continue à sentir, elle, continue à entendre et voir, elle, continue à goûter et toucher, elle, continue à ressentir, continue à marcher, à tenter, à crier.
À nouveau la brise tiède sur sa joue. Elle sourit et reprend son chemin.
 
Une flamme vive déchire le blanc. Immense.
Elle s'approche. C'est une plaie ouverte dans l'espace. Une bouche tordue et sanglante. Chaude. Muette.
À sa gauche, à sa droite, deux êtres spectres comme deux gardiens. Grands, maigres, vides.
Elle tente d'attirer leurs regards, qui se perdent dans les reflets rougeoyants. Pose un pied, libère son corps qui se met à tourner, tournoyer, bondir et s'enlacer. Elle danse.
Elle danse le silence et le vide.
Elle danse la vie et la peur.
Elle danse autour de la flamme comme aux temps premiers, comme on adore un dieu, comme on chasse le mal, comme on transcende la vie.
Elle s'arrête. Souffle. Les gardiens immobiles. Le paysage immobile. La flamme danse encore, elle.
Elle interroge le vide du regard. Et, lentement, s'avance.
Flamme muette, tiède, humide.
Elle s'avance encore. Se laisse envahir. Traverse. S'engloutit. Disparaît.
Elle tombe encore puis renaît – non, se réveille.
Il est jour et couleur.
Paysage aride et gris, et rouge, et minéral. Comme crachée d'un volcan. Ses pieds nus s'accrochent sur la roche. Sa main attrape une pierre pour la lancer – entendre le son. Ici du son.
Un souffle sur sa joue – compagnon de route.
Elle poursuit. Dévale. En bas, un village. Non, une maison, et une autre. Deux cabanes de pierre.
Elle frappe et on ouvre. Elle pense avoir trouvé le chemin des contes de fées. Sorcière, ou ogresse, ou les deux. Une femme grosse aux cheveux ficelles et aux dents rares. Qui la regarde, sourit-grimace, la fait entrer.
La femme-ogresse parle et regarde, la femme-sorcière rit de guingois et lui touche le bras.
Elle. S'assoit. Sourit. S'endort.
 
Il se passe tant de choses dans la vie du sommeil. Cette nuit-là elle marche sur les étoiles et glisse sur une aurore boréale, se griffe à une branche de genévrier accrochée à rien, saigne des gouttes de rosée, s'enfonce dans le bleu de l'océan, préoccupée d'avoir oublié quelque chose mais quoi.
Elle s'éveille, étonnée d'être là. Dehors le soleil brûle les rochers.
Et la femme-sorcière. Elle vient à ses côtés. Observe comme la femme plonge sa main dans les herbes tordues, laides, hargneuses, et en ressort une pousse tendre improbable. Ici, et là, puis là encore. Elle regarde la femme pêcher au milieu des crabes végétaux. La grosse silhouette penchée, tordue, assurée.
Lui tend une pousse qu'elle grignote, surprise, de la saveur acide, aigre, fraîche. À son tour elle plonge la main, fouille, trouve, arrache une pousse comme trésor révélé.
Ainsi passent. Les heures, les jours, les années. Le temps n'a plus cours, le temps n'existe plus depuis longtemps, qui parle encore du temps, c'est oublié, aboli, anéanti.
Elle reste et disparaît à nouveau.
Ailleurs, ailleurs encore.
Ailleurs, dans un espace neuf et absurde, vide, stupéfiant.

Thursday, June 24, 2021

Incipits finissants (80)


Bon dieu ! Vivement que je sois aussi vieux que mon poézine ! Je pourrai me consacrer à l’écriture. Comme je n’aurai plus quelques années à vivre, que ma poésie sera en viager, je presserai les éditeurs, des gens de ma génération, donc des êtres d’expérience, de m’éditer plutôt deux fois qu’une, ou rien qu’une fois de plus, jusqu’à la prochaine, parce que vous voyez-vous, on n’est pas immortel, même moi, et ça serait dommage que je sois édité à titre posthume. Parce qu’on a beau dire, si je crois en la vie après une mort, je préfère prendre toutes les précautions ; et bien que la vie soit un enfer, il mieux vaut tenir un bouquin qu’une mauvaise cuite. D’ailleurs, avec un peu de chance, à 100 ans, j’aurai publié une centaine de recueils, si je tiens le rythme et si, évidemment, la concurrence dépérit.
Bon, c’est vrai que je serai peut-être mort avant les autres, du coup, ça sera plus difficile d’en profiter. Bon, je reconnais également que je me battrai pour 10 € de droits d’auteur. Pas de quoi sauter au plafond.
Et puis zut ! Être vieux aujourd’hui, je sais pas si vous l’avez déjà observé, c’est n’avoir plus le temps de rien. Si c’est pour devenir comme ça, il vaudrait mieux que j’envisage de bosser jusqu’à la mort. Au moins, j’aurais plus le temps que si j’étais en retraite. Je comprends pas. Pourtant, mes aïeux n’étaient pas pareils. Ils étaient faciles à contacter : ils passaient la moitié de leur temps à dormir.
En fin de compte, plutôt que de séduire les éditeurs, ou d’écrire comme un damné, c’est ça qui me plairait : dormir la moitié du temps, être décédé au quotidien.
Ou pour dire les choses de manière plus sympa : devenir un contemplatif et aller jusqu’à laisser tomber la poésie, comme Rimbaud, mais à 80 ans. Ça, ça aurait vraiment de la gueule ! Et justement, la fermer, ma gueule, ne pas arracher le micro des mains des performers, ne pas donner des conseils débiles aux jeunes, ne plus traîner mon squelette dans les marchés du livre.
Après tout, la vieillesse, c’est fait pour être vieux, pas pour faire semblant d’être jeunes. Fallait y penser avant. Et puis, j’avoue : j’ai tellement écrit de poésie que je pourrais dormir en étant édité. Ça sera de la poésie de jeune qui enfilera des habits de vieux.
P.M.   

Monday, June 21, 2021

De Jérôme Nalet (extrait de T-B 94)

NOS VIEUX
 
Ne sortent qu’entre chien et loup, nos vieux. Interdit le reste du temps.
 
On vous fera passer l’envie de vous distraire, voilà ce qu’on leur dit.
 
On les gave de silence et d’orties.
 
Il y en a encore qui fricotent, avec ça. Qui font des blagues et qui chantonnent…
 
Entre nous et l’abîme il y a nos vieux, et c’est parce que nous les brimons qu’ils se redressent, c’est parce que nous ne leur pardonnons rien qu’ils s’emploient à durer, qu’ils restent aux aguets comme en temps de vaches maigres.

Incipits finissants (94)

Il y a toujours quelque chose qui me fait sortir du silence pour écrire. Sauf que cette fois-ci, c’est le silence qui me fait parler. Je m’...