Wednesday, June 08, 2022

Incipits finissants (90)

Par la magie des évènements, la vie avait changé en profondeur. Les rues étaient devenues calmes. On n’entendait plus le bruit des moteurs. Il n’y avait plus d’embouteillages. Pour la première fois depuis toujours, ce n’était pas la guerre, mais le couvre-feu. Le corps se réveillait reposé. Le monde d’avant était mort. On ne risquait pas de se faire écraser en traversant la route. Les trottoirs nous appartenaient. On ne se marchait plus sur les pieds.

Du coup, le corps ralentissait et le chant des oiseaux, auquel on ne prêtait guère attention, d’habitude, redevenait plus net. D’ailleurs, les oiseaux descendaient presque becqueter à nos pieds. Même si la pollution était, la plupart du temps, invisible, sauf en cas de pot d’échappement bouché, de passage dans un tunnel, etc., les bronches, cette fois-ci, se dégageaient. Était-ce juste un effet psychologique ?

Non, pas. La pollution avait diminué. La différence avec le monde d’avant se vérifiait. Ce dernier était mort, à présent. Il fallait s’imprégner en profondeur de ces nouvelles sensations pour l’enterrer, l’ancien monde. Il suffisait de cela, en théorie.

Parfois, le corps se sentait encore plus seul qu’auparavant. Mais c’était juste un réflexe à prendre. Non, le passé ne reviendrait pas.

Seulement, voilà, il y avait les sous, ou plutôt, le manque de sous pour beaucoup et le trop plein de sous pour quelques-uns. Était-on si certain que le monde de demain ne serait pas pareil au monde d’avant ?

Alors, comme à regrets, afin de renflouer les trésoreries, on recommença à produire du bruit de chantiers, à débrider les pots d’échappement hors du garage. Sauf que la machine était ankylosée.

Pourtant, on ne pouvait pas rester comme ça pendant dix ans, le cul entre deux chaises. Soit on arrêtait tout, soit on repartait, car il y avait trop de gêne à demeurer entre deux états, à tout le temps hésiter sur la conduite à tenir, comme sur les gestes barrière à effectuer. Et puis, qu’importe, la vitesse en bagnole, ça enivre. Petit à petit, le chant des oiseaux fut de nouveau recouvert par le vrombissement des moteurs. Le retour au passé fut progressif pour ne pas trop perdre l’être humain. Enfin, la pollution reprit le dessus, dans son nuage, que l’on oublia vite.

Le monde d’après ressemblait comme deux gouttes de pluie acide au monde d’avant. À moins que l’on tente le jeu des sept différences ?

P.M.

 


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