Tuesday, March 22, 2016

Incipits finissants (96)

 

L’âge de départ à la retraite inquiétait le pouvoir. Décidément, ne ferait-on pas basculer trop tôt les gens dans l’inactivité ? Les craintes étaient énormes : risques de dépression, déresponsabilisation etc.

Il devenait donc crucial de s’assurer que la retraite ne provoquait pas des séquelles irréversibles chez les personnes concernées.

Le gouvernement désigna donc une commission d’experts qui lança une expérimentation sur un panel d’individus et, dans un souci de bonne communication à l’externe de mon entreprise, je fus désigné d’office pour participer à une phase-test des plus violentes.

Je devais ne plus conserver d’activité professionnelle, tout en gardant les trois quarts de mon salaire d’avant. L’expérimentation devait durer à minima 5 ans En tout état de cause, au bout de deux ans maximum, il fallait que je montrasse des signes de dépression. C’étaient les experts qui le disaient.

Les premiers temps furent difficiles car désormais, je ne faisais rien d’utile pour le chiffre d’affaires de mon entreprise. Quel enfer ! Ne plus me lever à 6 h 30 tous les matins, m’installer à la terrasse des bars de la ville et prendre le temps de boire mon café du matin, lire le journal ou n’importe quel livre. C’était difficile d’être en retraite. Vraiment j’en ai bavé. Mais après de violents efforts, je parvins à m’adapter à mes nouvelles habitudes.

Les experts – des scientifiques – n’en revenaient pas. J’aurais dû afficher un teint plus pâle, voire blafard, caractéristique d’un ennui profond. Hélas, au contraire, j’en profitai pour me remettre à la gymnastique et au jardinage et je commençai même d’apprendre à jouer du piano.

Au bout d’une année d’attente, le doute n’était plus permis. Ma trajectoire n’était pas la bonne. Je dormais huit heures par nuit sans discontinuer. En outre, j’étais bronzé et il m’arrivait de rire.

Ainsi, les experts se mirent d’accord pour faire cesser cette initiative insupportable qui risquait de déboucher sur un scandale : ça finirait par se savoir que la retraite pouvait rendre des gens heureux.

Par conséquent, je fus ramené au boulot illico presto en fourgon blindé et sans sirènes. Depuis, j’ai pu reprendre des habitudes plus saines. La preuve, c’est mon patron qui le dit !     

P.M.

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