Thursday, May 28, 2009

De Philippe Leclair (extrait de T-B 1)

Fragment 11

Seule une analyse superficielle laisserait penser que c’était leur sujétion à un impératif suprême de productivité qui les aurait un temps immémorial conduits à adopter un modus vivendi partagé entre deux états ; l’un, fondamental, celui de la veille, au cours duquel ils accumulaient des heures et des heures d’activités fiévreuses dévolues à l’élaboration de quantité d’objets, qui, lorsqu’ils étaient matériels, étaient produits soit de leurs mains propres, soit par l’entremise de robots assez frustes et dont il fallait encore assurer surveillance et maintenance, l’autre, celui du sommeil, qu’ils vivaient comme un temps visant à réparer (réparer, tel était bien leur mot en effet, et l’on ne peut que s’étonner d’une telle clairvoyance dans leur choix de ce terme ô combien pertinent) les cruels dégâts qui avaient été infligés à la machine humaine au cours de la précédente période de veille. En réalité, force est d’affirmer que, selon toute vraisemblance – et il faut le dire à leur décharge -, cette répartition se trouvait plutôt comme inscrite dans leur état d’assujettissement – de fait, et obligé celui là – à une alternance alors quasi-régulière entre des phases de jour (au cours desquelles le monde physique environnant recevait une espèce d’éclairage global, mais non artificiel) et des phases de nuit (autrement dit d’obscurité naturelle). Quoi qu’il en soit – notre propos ici n’est pas d’apporter une réponse définitive à ce débat -, cette répartition veille / sommeil, étrange, et surtout, étrangère à toute connaissance approfondie de la nature humaine, ne laissait d’induire à son tour une interminable cohorte de prodigieux contre-sens : ainsi par exemple, la fatigue se trouvait-elle uniquement interprétée par eux comme le signal de la nécessité plus ou moins urgente de mettre leurs corps au repos (en d’autres termes, de les soustraire, pour des durées variables que nous n’avons pu encore pu établir, à l’ensemble de leurs efficiences matérielles) ; ainsi également l’activité onirique [1] - dont on imagine évidemment quel devait être l’état global de délabrement – se trouvait-elle communément analysée comme un pitoyable ersatz, dont toute relation, lorsque d’aventure elle était tentée devant un public élargi, ne pouvait provoquer que moqueries et rires gras.


Albertus HAYNES,
Le nycthémère : le mythe, la réalité probable.
Colloque de Monticelli, Chr. 350 a. d.

Philippe LECLAIR, Supplément au petit traité des transparences (extrait)
Editions Les corneluces, 2003

[1] - Pour ne pas être injuste, nous nous devons bien évidemment de citer ici, la pensée, timide mais fulgurante, de cet antique prêtre fou (ou de son ami – le Germanique, encore incomplètement maîtrisé aujourd’hui par nos linguistes, recèle une ambiguïté gênante sur ce point), qui entrevit que les rêves pussent faire partie intégrante de la vie de chaque homme ; mais, de ses analyses, ne furent tirées que quelques conclusions anecdotiques, et l’on peut dire que l’humanité continua des chronies durant à vivre dans l’ignorance totale de la face hypnophane de son existence, passant à côté d’elle comme détenus aveugles égarés devant des portes ouvertes.

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