Tuesday, August 04, 2009

De Samuel Ico (extrait de T-B 26)

JUS D’ORANGES


- Ca ne devrait pas exister. Me dit-elle. Ce genre d’abandon ne devrait pas se produire.
Il est neuf heures du matin. J’émerge juste tandis que Melinda tourne dans la cuisine sans arrêt.
- Non, mais t’as vu ça ! Reprend-elle. Elle est quand même magnifique, hein !
Je m’assois à la table, chope la cafetière encore tiède puis me verse la mélasse dans une tasse.
- Où t’as récupéré ce truc ? Je lui demande, à moitié chlasse.
- Dans une poubelle. A deux pas d’ici. Le couvercle était sur le trottoir et je l’ai vu.
La main qu’elle tient dans la sienne est fine et abîmée. On dirait une main de femme mais je n’en suis pas certain. Je pense ça par rapport aux doigts. Je rétorque :
- Tu fais les ordures, maintenant ? !
- J’fais ce qui me plaît. Y a des choses qu’on ne peut pas jeter. Ca me dégoûte. Celui qui s’est permis un tel acte, est un criminel.
Je bois une gorgée du café. Plus tiède, froid. Me fous d’elle :
- N’exagère pas. C’est une main en plâtre. La personne a dû la trouver ratée et elle s’en est débarrassée. Ou alors, elle provient d’un objet cassé et elle n’a pas voulu s’emmerder à le rép…
- Fumier ! S’exclame Melinda, plantée contre l’évier. Les objets, comme tu dis, ont une âme. Tu n’en as jamais entendu parler ? ! Pour un type qui écrit, je te trouve bien terre à terre.
Je finis ma tasse. Pique légèrement du zen sur la table. Me ressaisis.

- Tu ne réponds rien ? Me demande-t-elle, énervée. Tu préfères te défiler ?…
- Arrête ! Je dis, lassé. J’ai mitraillé toute la nuit. Je suis crevé.
- Ah, ouais ! Et ça t’empêche de ressentir de l’émotion pour cette main ? Ca t’empêche de t’y intéresser ? Tu es égoïste, voilà ton vrai visage. Tu ne penses qu’à ta petite vie d’écrivaillon de merde. Et… et si on te coupait l’une de tes paluches ! Si on la fourguait dans une benne ! Tu… tu resterais avachi sur ta chaise ? A attendre qu’elle repousse ?…
Je la fixe, paumé. Me frotte la figure puis réplique :
- T’es givrée ou quoi ? ! Qu’est-ce que tu m’embrouilles avec ta pogne en plâtre ? ! Qu’est-ce que tu cherches comme problème ? !… Ecoute, on reparlera de ça, plus tard. Là, il faut que…
- CONNARD ! Gueule-t-elle d’un coup. T’AS PAS REMARQUÉ ?… T’AS PAS VU QUE CETTE BON DIEU DE MAIN, C’ETAIT LA MIENNE ? ! C’EST DE CETTE FACON QUE TU ME REGARDES ? QUE TU DIS M’AIMER ? !…
J’écarquille les yeux. Bafouille :
- Quoi ? !… Qu’est-ce… Ta main ?… C’est quoi, ce délire ?…
- Ce délire, c’est ma jeunesse. J’avais 20 ans quand j’ai posé pour un enfoiré de sculpteur. Et puis ce matin, voilà… je retrouve un de mes membres enfoui dans la merde. C’est… Tu es comme tous les autres : aveugle.
D’un geste violent, elle pose la main sur la table. Jure « PUTAIN ! » avant de me conseiller :
- Tu devrais prendre un jus d’oranges. C’est vrai que tu as l’air foutu.
J’observe la main. Entends Melinda quitter la pièce. Ses pas pressés dans le couloir d’entrée. La porte qui claque. Le moteur de sa voiture qui rugit.
Il y a un filet d’oranges juste devant moi. Elle a sûrement raison, je suis foutu.

Je tends le bras droit vers les vitamines puis je cherche un verre.
L’index de la main me montre un placard près du frigo.
Je murmure : « Merci » sans savoir à qui je parle.
Dans la rue, plus rien ne bouge.

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins