Wednesday, May 25, 2016

Incipits finissants (21)

Il n’y a pas si longtemps, nous croyions vivre dans un monde sans papier, moderne et qui serait à notre disposition. En vérité, nous nous sommes bien foutu le doigt dans l’œil. Nous pensions que les objets inertes ne se vengeraient pas de nous. Eh bien c’est fait aujourd’hui. A chaque fois que je vais au travail, je ressemble à un cloporte menacé d’écrabouillement. Pourtant, j’ai espéré m’éloigner du bureau avant qu’il ne s’éloigne de mon ombre.
Les progrès de ces dernières années ont consisté à accroître la surveillance du personnel. De son mobilier, notre immeuble n’a gardé que le squelette. Ca fait belle lurette que nous n’entreposons plus d’argent. Les coffres ont tous été ouverts les uns après les autres par une bande de terroristes capitalistes. Le pouvoir a juste laissé des postes informatiques qui nous scrutent en permanence.
A part ça, les portes blindées existent, incassables, inviolables jusqu’à demain. Et moi qui bosse depuis cinquante ans, j’ai de plus en plus de mal à me rendre à mon ordinateur de contrôle. Les ascenseurs ont été désossés car non rentables alors je prends l’escalier crasseux du désastre ordinaire. Je me colle davantage à sa rampe, unique certitude. Hier, j’ai mis une demi-heure avec mes rhumatismes avant d’arriver au quatrième.
Pour être payés ici, il faut se connecter au moins dix heures par jour. Ma position dans l’espace a été fixée par une circulaire Internet de 2023. De guerre lasse, d’autres fonctionnaires ont bien tenté de se suicider en cognant leur tête à plusieurs reprises contre les bureaux en verre mais que de souffrances inutiles. Pour finir, leurs corps ont été expédiés en cubes colissimo par la hotte chauffante.
Cependant, je crois savoir ce qu’il y a derrière la porte où tout le monde finit. La dernière fois que j’ai parlé à un collègue, en 2040, il était question de cela. Il m’a dit que dans les archives se trouvait ce que nous avions connu autrefois. Tant pis pour la connexion de mon visage. Je vais ouvrir et derrière, quelle n’est pas ma surprise de découvrir un bric-à-brac attendrissant. Les marches de l’escalier sont encombrées de tiroirs sur roulettes. J’ai juste le temps de me sentir partir. Mon corps glisse sous une armoire métallique des années 70 et c’est le trou noir. J’aurais eu soixante dix huit ans le mois prochain.

P.M.

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins