Monday, December 04, 2006

Incipits finissants (44)

Yann n’est pas venu au monde dans la peau d’un autiste mais il l’est devenu. Déjà enfant, il entendit beaucoup beaucoup de paroles autour de lui. Celles de sa famille, qui trouvait des solutions rapides et sûres pour régler tous les problèmes que personne ne réglait. Et même une ribambelle de conseils qui pouvaient aller jusqu'à exiger des autres mais jamais de soi-même (ah non surtout pas !) quelques efforts inutiles.
Puis, loin de la famille mais si près cependant, plus tard, il y a eu la parole des experts entendue dans les médias : économistes, avocats, criminologues, dont certains étaient en plus des hommes politiques.
Les détails, toujours des détails étaient critiquables. Projetés dans la pensée des experts, ils devaient rendre les idées de leurs adversaires totalement caduques. Bien sûr leurs adversaires prétendaient l’inverse avec le même brio.
A la fin, ces bruits de bouche suivis du silence de l’action montèrent à la tête de Yann qui se détacha de toute vérité qui ne serait pas révélée à lui seul.
Pour lui, le meilleur des médias devint la musique, comme s’il allait rentrer dans une couveuse. Cette habitude qu’ont les jeunes d’écouter de la musique toute la journée ! C’est afin de ne plus être obligé de partager les horreurs quotidiennes, la bêtise ordinaire des adultes bien comme il faut, jamais responsables ni coupables, tombés dans l’endormissement général des assis dans leurs propriétés immobilières.
Sauf que chez Yann, cela allait plus loin. La musique, ou plutôt les musiques, étaient goûtées comme autant de festins prodigieux. Il y en avait de violentes, comme on découpe pour les manger des morceaux de viande. Il y en avait de douces, comme on ingère des fruits au sirop dans une cuillère en argent.
Bientôt Yann ne voulut plus sortir en rase campagne sans que ses airs ne lui bouchent les oreilles. Il refusait de subir les paroles de la radio, les offres d’achat en grandes surfaces, les discours des manifestants, les harangues sur écrans géants, dans les foires d’exposition, tout ça pour acheter moins cher des trucs qui ne servent à rien, et aussi les gloussements dans les transports en commun de ceux qui ont tout compris alors qu’ils n’ont rien compris.
Alors, il écouta de la musique de l’aube jusqu’au crépuscule pour ne plus rien entendre d’autre. Et un court-circuit lui grilla les deux hémisphères paisiblement.
P.M.

2 comments:

Giroflée Tournebuse said...

Belle et désespérante fable.
françoise biger

Anonymous said...

I suggest you to put facebook likes button.

Blog Archive

About Me

My photo
Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins