Sunday, September 25, 2011

De Philippe Vidal (extrait de T-B 53)

QUAND JE SUIS ARRIVé
(été 2002 plus mise à jour)

Quand je suis arrivé
Les gens de gauche voulaient que tous les autres y soient
Les autres reprochaient aux gens de gauche d’y être
Ils avaient décidé de ne pas s’aimer
Et tous criaient qu’ils étaient libres
Comme s’ils n’en étaient pas convaincus

Quand je suis arrivé
Il y avait des briques de lait à ouverture facile
Il y avait un embouteillage
Il y avait ces gens à la télévision qui éclataient de rire pour qu’on les filme
Quand on pensait qu’il allait y avoir un embouteillage
On tentait d’empêcher qu’il y ait un embouteillage en disant attention il va y avoir un
embouteillage et
Il y avait un embouteillage

Quand je suis arrivé
Les gens qui étaient dans l’embouteillage écoutaient des gens qui leur disaient vous êtes dans
L’embouteillage
Tout le monde savait qu’
Il y avait un embouteillage
Si bien qu’à force le mot embouteillage devient bizarre
Et qu’on l’oublie
Il y avait des îles à la télévision

Quand je suis arrivé
Il y avait aussi les banques les agences immobilières les appareils qui mesurent le rythme
cardiaque quand on court et les RTT au pro-rata de la marge bénéficiaire rapportée aux
objectifs annuels

Quand je suis arrivé
C’était à peu près comme ça
Je n’ai pas trouvé ça très intéressant
J’ai pensé partons et j’ai fait demi-tour
Mais je n’étais venu par aucun chemin
Je n’étais pas venu du tout
J’avais toujours été là
Mais je n’avais fait attention
Je suis arrivé sans raison de nulle part
Parce que j’ai arrêté de faire attention
Parce que j’ai arrêté de m’appliquer
À comprendre
Qu’il y a les agences immobilières
Qu’il y a les gens qui disent aux gens qu’ils leur parlent
Qu’il y a les publicités pour les voitures où il n’y a pas de voiture les publicités pour les ours
Où il y a des voitures les clauses de non-concurrence bornées dans le temps des contrats de
travail et
Qu’il y a ces gens à la télévision qui éclatent de rire
Ou qui pleurent
Pourvu qu’on les filme

Il faut faire attention
À ne pas s’arrêter de comprendre et d’accepter
Qu’il y a tout ça
À ne pas s’arrêter d’oublier l’embouteillage
Sinon on croit qu’on vient d’arriver
Comme un pygmée
Le Samoan du Papalagui
Ou un Apache
Et qu’il suffit de repartir
Et c’est faux

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins