Saturday, November 04, 2017

Traction-brabant 68

Je suis devenu un voyeur de vies comme d'écritures. Au départ, dans les vertes années de « Traction-brabant », un poème, ce n’était qu’un poème. Normal, vous me direz. Mais à présent, je me rends compte qu’il reflète une tranche de vie de l’auteur que je publie. Du coup, j’ai l’impression d’être le témoin passif des intimités de personnes qui se superposent, aucune d’entre elles ne se hissant au-dessus des autres en termes d’exception.
Ainsi le poème-confession, plus ou moins fidèle à la réalité (comme ceux que je peux écrire d’ailleurs), est répandu dans le réseau et pourquoi pas, après tout ? Cette circonstance m’amène à poser une autre question : Peut-on toujours montrer à d’autres ce que l’on écrit ? Pas dans tous les cas, à mon sens. Pour preuve, je lis parfois des textes avec des fautes de frappe à gogo, comme si l’auteur se fichait de ce qu’il écrivait et que la mise à jour de ses mots était plus importante que leur contenu. Et puis surtout, j’ai dans la tête l’image du déversoir de mots, de la monnaie de singe, voire de la petite commission. Et ça me fait penser à ces clébards qui n’oublient pas de marquer leur territoire et se posent n’importe où dans la rue. La plupart du temps, je me dis qu’il faudrait les enterrer sitôt produites, nos (h)œuvres ! Non simplement, en raison de la moindre qualité de leur fumet, mais aussi parce que les personnes qui les écrivent se voient trop à travers ce qu’elles écrivent. Alors, s’agit-il d’un manque de discipline de la part de l’auteur ou deviendrai-je un tantinet difficile (comme les copains de la haute) ?
D’ailleurs, ne serai-je pas non plus un peu bizarre, y compris parmi les auteurs de poésie qui sont déjà pas mal bizarres ? J’ai en effet beaucoup écrit pour moi-même et donc pas forcément pour être lu. A mes yeux, poèmes, nouvelles, et autres dramaturgies intimes ont rempli leur fonction, une fois qu’ils sortent de l’imprimante. Peu importe ce que les autres pourraient en penser, ou ce que ça vaut. Le but est atteint quand mon jus de cervelle s’est concrétisé. Comme si je me foutais du reste, à vrai dire. L’avis d’une personne extérieure ne change rien au fait que mes écritures existent, qu’elles occupent une partie de ma vie, m’ont fait réfléchir et rêver à bon compte.
Du coup, on n’est sans doute pas tous fabriqués pareil puisque, pour certain(e), un texte semble n’exister que s’il est dévoilé. Or, cette systématisation m’ennuie. Bon sang, il doit être possible de concevoir des expressions écrites qui ne soient destinées qu’à finir un beau jour à la poubelle. Voilà quelque chose d’horrible. Mais n’est-ce pas ce qui se passe, d’abord ? Est-ce que cela ne vaudrait pas mieux que d’être un voyeur de poèmes, même si je n’oublie pas mon rôle de poézineur ?

P.M.

2 comments:

Anonymous said...

Forcer une nouille à réfléchir, fallait le faire !
mon opinion est qu'il existe différentes "variétés" d'êtres humains-poètes : des "contemplatifs" qui cherchent juste à exprimer mieux comprendre et cerner LA vie et la perception qu'ils en ont versus des "insatisfaits" qui cherchent avant tout un sens à LEUR vie à travers la reconnaissance ou le regard d'autrui
C'est un choix philosophique qui peut varier avec le temps
C'est aussi un choix qui ne pèse pas forcément sur la qualité de l'écrit que l'on trouve dans les deux catégories
Question voyeurisme, je ne me sens pas "voyeur" quand je vais lire ce qui est offert en libre service sur la toile (d'ailleurs il existe des sites où il faut être invité, vraiment privé...)
Je suppose donc que certains ne sont là que pour le côté pratique - stockage illimité, corrections facilitées, accessibilité, aide mémoire etc etc ...
Je me sens même privilégiée de pouvoir accéder à des mots, textes, réflexions, poèmes, photos, dessins qui - sans la toile - seraient restés aux oubliettes (j'aime mieux que poubelles) sans être en mesure d'y puiser ma dose d'émotions dont j'ai besoin pour "tenir" dans ce bas monde La Nouille Martienne

Stéphane Bernard said...

Je partage assez en pensée tout ce que vous dites là. Nous avions d'ailleurs eu dans le Séminaire (petit groupe de causette que j'animais - assez gauchement parfois je dois dire) une longue discussion qui évoquait entre autres cette question de la monstration. En voici le lien : http://leseminaire.blogspot.fr/2014/08/session-13.html (Madame Nouille était de la partie d'ailleurs, et je l'en remercie ^^)

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins