Friday, May 08, 2020

Incipits finissants (81)

Messieurs les Écrivains, nous connaissons votre maladie. Vous ne pouvez pas vous empêcher d’écrire et de publier, et cela ne vous procure aucun bonheur. C’est une maladie d’autant plus grave, que, le plus souvent, vous écrivez contre le monde. Et pendant que vous écrivez, le monde ne change pas. Et une fois que vous contemplez votre chef d’œuvre, votre petite vie n’a pas varié d’un iota. D’où ce typique effet dépressif, dû au fait de n’avoir pas pu accéder à la reconnaissance, toujours méritée de votre point de vue.
Cependant, nous avons des solutions pour vous guérir de votre dépendance.
Tout d’abord, il y a la méthode Rimbaud. Elle consiste à s’abrutir dans le travail pour ne plus avoir envie d’écrire. En effet, le sujet, épuisé par les heures qu’il passe à gagner sa vie, ne voit plus l’utilité de s’adonner à quelque chose d’aussi vain que la littérature. À cet égard, les sales boulots prenants et mal payés ne manquent pas. Depuis serveur jusqu’à chercheur d’or, en passant par salarié d’un centre d’appels. Attention, cependant, de maintenir la pression sur le malade. Par exemple, en mettant à sa disposition un téléphone portable ou une tablette, afin d’accélérer le processus de guérison.
Si cette méthode Rimbaud enregistre de bons résultats avec les plus jeunes, elle ne fonctionne pas avec leurs aînés, qui, dévorés par la couenne, refusent d’avancer, surtout avec une carotte brandie sous leur nez.
Heureusement, nous ne sommes pas démunis. Nous avons créé la méthode de la rentrée littéraire. Nous vous enfermons dans une pièce aveugle. Bien sûr, vous êtes privés de papier vierge et de crayon. Le but du jeu est de lire la totalité de la production de romans en France paraissant en septembre (équivalence poétique : tous les livres nouvellement édités en juin sur la place Saint-Sulpice). Il y a une dimension cannibale dans cette injonction. C’est pourquoi nous nous excusons par avance de vous demander de lire ce que vous avez pu écrire. Bien sûr, il y a autant de chefs d’œuvres que de nanars, sauf que les premiers ne sont pas plus connus que les seconds. Vous disposez de tout le temps nécessaire, à condition que ces livres soient tous lus. Sinon, le traitement ne sera pas efficace. Pour celles et ceux qui lisent trop vite, nous pouvons vous réserver, en plus, la production de la rentrée littéraire d’avant. À ce jour, notre réussite est parfaite. Nos patients ont cessé d’écrire, au minimum, tout le temps qu’ils ont lu. Et n’allez pas croire que ce retrait des écrivains a diminué le nombre de livres publiés. À présent, ce sont des robots qui écrivent vos textes…
P.M.

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins