Wednesday, October 29, 2014

Incipits finissants (22)

Bonjour je m’appelle Odéon. Je suis un cheval qui a eu de la chance. Avec la mainmise du libéral sur le politique, plus de 77% de mes compagnons de tiercé ont été délocalisés à l’équarrissage. Heureusement, compte tenu de la valeur de mon CV qui recélait des courses remportées dans les plus prestigieuses écuries, telles le Jonathan Pisse ou le Studenthin Baron Stone, suivies par une jolie carrière d’étalon payée 3000 bottes la saillie, j’ai pu m’adonner au pantouflage dès 1994 et intégrer le pré d’un hôtel quatre étoiles, assuré de toucher en fin d’exercice un pécule en foin de 4 000 kilogrammes. Nombre d’ex-collègues n’ont pas eu cette chance qui, quand ils n’étaient pas équarris, finirent dans des établissements peu prestigieux, oubliés au fond d’une étable pourrie, en compagnie de vieilles vaches étiques comme eux, avec pour tout terrain, un trapèze de 2 mètres sur 1, bouffé par les ronces et les orties. Bien que je sois étrillé deux fois par semaine, ma troisième vie comporte des zones d’ombre. Mes maitres me font brouter un pré en pente plus long que large. Et cette année, pour la troisième fois consécutive, ma prime de foin a été diminuée de 19%, en échange de quoi j’ai vu mes indicateurs statistiques augmenter. Ainsi, les cadences de broutage ont accéléré de manière inquiétante et je ne suis pas revenu de tout l’été dans mon écurie, malgré mes 29 ans d’âge. De plus, de 2 hectares à brouter 4 fois par an, je suis passé à une superficie annuelle de 6 fois 5 hectares. Par ailleurs, l’abreuvoir n’est plus rempli qu’épisodiquement et je me déshydrate chaque jour davantage. J’ai eu beau protester en déposant mon crottin au pied du terrain de tennis qui jouxte le jardin de l’hôtel où les touristes BCBG se prélassent en hiver grâce à la climatisation extérieure, l’accès de cette bande de terre abritée du soleil et riche en gazon m’a été interdite la semaine dernière et je dois aller de plus en plus loin, partageant mon espace vital avec une paire de taureaux à la triste humeur. Ca sent l’équarrissage à l’horizon n+1. Mais quand je pense à mes anciens collègues qui ont dû affronter le grand voyage alors qu’ils ne connaissaient rien de cette vallée ensoleillée, je reste stoïque et envisage de ne pas renouveler ma cotisation au Team des Longues Raies.

P.M.

1 comment:

Anonymous said...

dans ce pays un cheval qui a eu de la chance donne de la laine, de la laine vaut mieux en avoir une bonne pour un rire de cheval.
Le cheval d'Action Directe, on lui a coupé les pattes, il parait que ça grandit les démocraties qui vivent sur le dos des chevals( orto certifiée).

Fabrice

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins