Friday, December 10, 2010

Incipits finissants (68)


Rien à faire. Après une lecture d’Artaud, je me dis que la poésie qui me procure du plaisir est irriguée par la tension. Car sans elle, je m’emmerde, je l'avoue volontiers. En affirmant cela, je n'ignore pas que tous les lecteurs de poésie ne partagent pas cet avis, la plupart d’entre eux évitant toute violence, même écrite, comme la peste. Tout simplement parce que cela les fatigue et qu'ils la trouvent néfaste.
D’ailleurs, à y regarder de près, les poètes tendus souffrent du syndrome de l’usure prématurée de leurs piles, d’autant plus que, pour demeurer dans un tel état, il faut être atteint. Et ça ne peut durer très longtemps, soit parce qu’on meurt plus vite que les autres (suicide ou maladie), soit parce que la folie et son corollaire, la révolte, se retirent et nous laissent avec un encéphalogramme plat.
Or, je commence à avoir connu pas mal de ces poètes qui ne s’appellent pas Rimbaud, mais qui m’ont fait rêver avec les premiers textes, avant de s'effacer peu à peu. Il faut croire que comme dans le sport, tout leur jus est sorti d’eux et qu’ils n’ont plus rien à dire, ce qui n’est pas une tragédie, en fin de compte. La tragédie véritable serait de ne plus rien avoir à dire et de continuer pourtant à écrire. Pensez-vous, il s'agit là d'une hypothèse d'école !
Certes, pour durer, rien ne vaut la bonne vieille poésie pépère, qui nourrit ses certitudes de perfections formelle et stylistique. J’en publie parfois et je parviens même à en écrire, car il faut bien survivre et faire vivre le genre, sauf que là ne réside pas mon bonheur profond.
Je ne suis donc pas certain qu’il faille se féliciter d’être un poète pépère. En effet, il n’est pas difficile de durer si l’on est toujours à côté de la plaque. Je ne pense pas non plus qu’il faille se faire maudit pour produire de l’énergie poétique. La tension devrait être plus un état naturel qu’une œuvre d’art.
Le seul truc intéressant me paraît être de se maintenir en éveil. Les exemples ne manquent pas, pour qui sait les voir, d’individus qui n’abdiquent pas dans leurs têtes, sans pour autant en finir avec la vie.
Sinon, il reste l’espoir de saluer l’apparition de nouveaux météores. Car si la tension n’est plus ici, elle se trouve quelque part ailleurs. Et tant pis pour la personne qu’elle traverse. L’essentiel est qu’elle renaisse indéfiniment à toutes les époques devant nos yeux de lecteurs surpris par tant d'inconfort accepté avec tant de fraîcheur d'âme. P.M. 

1 comment:

Anonymous said...

très beau, très juste, merci ! (J. Gunzonic)

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins