Thursday, February 11, 2016

Traction-brabant 6

Nous sommes en avril 2081. Traction-Brabant 309 vient de sortir.
Ce poézine un peu timbré a vu défiler une tonne de revues bien payantes, avec des comités de lecture lisant les œuvres des comités de lecteurs, des subventions d’un état toujours subventionnaire, des numéros ISBN dont certains, paraît-il, étaient, faux. Encore fallait-il y penser. De grosses cylindrées tirées sur l’autoroute des rêves. Ce sont les plus chères d’entre elles qui se sont cassé la gueule le plus vite, ce qui demeure assez drôle… ils n’ont jamais compris que la réussite la plus absolue ne pouvait exister en ce monde, ces « humains qui ressemblent à des pierres et dont la bêtise a l’ubiquité de la lumière »
[1]. Ils pétaient dans la soie d’un cénacle riche de dix pantins à la ronde. Et pendant ce temps, l’unique beauté réside toujours dans un soleil muet qui vous tape sur les nerfs.
Bien entendu, les choses ne sont pas si simples. « Traction-brabant » a dû cesser toute activité à plusieurs reprises car il était sujet aux pannes de secteur libéral. Cela ne l’a pas empêché d’assister à la mort pitoyable du « Monde », terrassé par une crise de goutte, à l’âge de 127 ans. Il faut préciser que même le compteur de pages avait un bac plus 12. De quoi sécher une loutre en sortie de baignoire.
Tant qu’il resta des textes à passer, « Traction-brabant » fonctionna. Mais là, aujourd’hui, c’est the end. On l’a enfermé dans une malle avec des tonnes de vieux poèmes.
« Traction-brabant » a fini par tuer l’hydre de papier qui le dévorait lui-même.
Et les auteurs ? Où sont-ils passés ? Je présume que le plus jeune d’entre eux ne doit plus être bien vaillant. Le dernier poème reçu est arrivé par l’Internet le 19 juin 2031. Sûrement un virus. Depuis, plus rien.
Existe t-il encore des auteurs dont le cœur batte ? Dans les grosses cylindrées décrites ci-dessus, ils étaient bouffés par la choucroute. On aurait cru des cœurs de généraux à la retraite. Autant dire, plus de vie possible sur la terre dévastée des poèmes universitaires.
P’tit con va.

P.M.
[1] 

Sic Michel Bourçon, dans « Fleur obscène de la pluie », Polder n°60 de la revue « Décharge », http://www.dechargelarevue.com/

2 comments:

Anonymous said...

La bêtise se propage aussi dans l'obscurité, elle devient même la lumière de l'obscurité.
"Lumière de l'obscurité" me fait penser à la culture fourre-tout avec laquelle on gave les gens et je me demande si l'interdiction (le non-accès) n'avait pas finalement des vertus (ne serait-ce que pousser les hommes à se révolter contre)…Ou peut-être que la situation est encore plus désespérée, que la création artistique (poésie comprise, contrairement aux consommations à la Rotonde de Nantes…) est devenue à ce point médiocre que le risque d'éveiller les consciences est nul. Du coup, il n'y aurait plus rien à interdire. La lumière de l'obscurité guiderait le peuple (maintenant, décidemment, je songe à cette parabole des aveugles, un tableau de Brueghel L'Ancien )

Fabrice

Fabrice Farre said...

Salut Patrice,

j'adore cette réflexion. Je pense aussi souvent à ce que m'as dit sur la numérotation de TB qui en avait perturbé plus d'un. La farce, c'est un bon attrappe-nigaud. C'est elle qui chope avant la mort, cher Patrice.
Bravo pour ton succulent texte. Nous sommes en 2012, n'est-ce pas?

Blog Archive

About Me

My photo
Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins