Sunday, September 28, 2008

Incipits finissants (39)

C’était un pays dans lequel l’ensemble des problèmes se réglait par l’écriture. Ce n’était plus seulement l’administration qui se défendait comme ça ou les grandes entreprises. Mais tous les hommes considérés comme étant des individus à part entière.
Il faut préciser qu’ils n’avaient plus besoin de maîtriser l’orthographe et encore moins la grammaire. Ils avaient appris leur langage sur Internet. Ça faisait pester quelques vieux singes mais dans l’ensemble tout le monde était sur la même longueur d’onde, depuis que l’ordinateur permettait d’écrire toujours plus vite, toujours plus de choses, enfin, de trucs, donnant à sa production des reflets technologiques qui la faisaient paraître plus balaize.
Ainsi, pour toute doléance, les hommes s’envoyaient une quantité de messages. Ils s’adossaient à leurs logorrhées comme à la paroi de leurs écrans. Ils avaient inventé quelque chose de plus virtuel pour ne plus avoir à être d’accord entre eux. Comme ça ils n’avaient pas non plus à recourir à la violence. On ne pouvait plus les accuser d’être des barbares. Et donc ils ne se projetaient pas dans la réalité. Les gens étaient très contents d’être devenus des génies, rien qu’en usant d’invectives jours et nuits de derrière leur mur, leur seule trace de leur productivité. Ils avaient enfin réussi à aimer les avocats. Ils étaient tous devenus leurs propres avocats.
Et puis tous les gens s’étaient transformés en écrivains. Ils avaient même accédé au bonheur suprême de battre à plat de couture ces maudits gratte-papiers, étant publiés de leur vivant et enregistrant à vitesse réelle des réactions à leurs écrits.
Vu de loin, les hommes s’agitaient dans leurs petits alvéoles de vie urbaine. Ils avaient pris l’habitude de parler tous seuls et leur dictée de bile était immédiatement réingurgitée dans l’ordinateur. Dehors des pelles mécaniques de la taille d’une ville continuaient à construire puis à fracasser des immeubles quartiers par quartiers.
Les gens baignaient dans le bonheur. Ils avaient reçu le don d’être immortels pendant la période durant laquelle la pelleteuse ne venait pas broyer leur alvéole, l’espace d’une vie virtuelle. Bref, il n’y avait plus que des idées et elles ne comptaient pas tant que leur égo magnifié par l’invisible.

P.M.

1 comment:

Cribas said...

Particulièrement bien vu. C'est drôle, mais ce n'est pas drôle. Ce que tu décris, serait-ce les derniers soubresauts d'une langue déjà morte, ou plutôt une tentative désespérée de s'accrocher à une culture, un pays, une langue? Le français, une langue vivante en pleine métamorphose? N'oublions pas que la plupart de ceux qui se donnent l'illusion de maîtriser le français ne savent pas parler ou écrire dans une autre langue, et par conséquent, continuent de faire vivre le français, un peu malgré eux. (Je dis malgré eux, car je ne crois pas beaucoup à la conscience collective.) sourire...

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins