Wednesday, January 23, 2013

Incipits finissants (42)

Jeunes générations, méfiez vous de la bouffe. Du commun plaisir qu’il y a à se retrouver en bande de cons autour d’une bonne table couverte d’une tonne de victuailles et de liquides pour la faire descendre.
Car ils savent vous flatter le corps et le palais comme personne, les gens normaux, pour vous empêcher de faire autre chose que ce qu’ils font, pour vous faire frire au fond de leur poêle dans un rayon de vingt kilomètres autour de leur baraque.
Ainsi, je m’en revenais d’une longue longue marche quand, avisant qu’une vieille connaissance habitait dans les parages, je me dis, pourquoi pas lui adresser un coucou et recharger les accus de ma batterie sur pattes.
L’idée était plus que séduisante puisque, entre la solitude d’heures d’efforts, la sueur et les ampoules ou la perspective de se caler le cul face à une assiette pleine, je n’avais guère plus de jugeote qu’un clébard.
Et voilà mon hôtesse qui compatissait, le tablier autour de la taille, à l’énoncé de mes douleurs, et détaillait en retour le contenu de son congélo, automatique oubli de tous les maux de la terre : sangliers de l’année n-1, jambon sec de la ferme ta gueule, saucisson de teckel, et même, puisque la poésie des adultes va surtout se loger dans l’ingestion de substances solides : harpe de roquefort, blason de foie gras, sonate de choucroute, symphonie porcine, happening de têtes de veaux…
Là où ça se devient triste, c’est lorsque mon assiette se remplit de ces récompenses de la vie, comme ils disent, et que j’arrive à suivre grâce à la valse des bouteilles.
La malédiction résidait bel et bien dans cette performance conjuguée de la mère déguisée en cuisinière et de l’estomac bêlant à la messe, alors que les petits hommes invisibles sous le tropique du capricorne de mon ventre crevaient la dalle, trop loin du cliché des maisons bien entretenues qui faisaient toute la fierté des cloches à fromages tapissant nos cerveaux.
Mais j’avais encore l’illusion que cela ne pouvait venir des lauriers dressés en l’honneur de la bonne bouffe… A présent, je souffrais plus qu’après la marche. Et pourtant, une fois admis dans le cercle de la cochonnaille, tout n’était que luxe et volupté. Jusqu’au moment où je vis mon corps, tout brouillé, choir dans le congélo, compensant ainsi le vide d’être tombé dans ce sympathique traquenard de nos civilisations crevant d’abondance… de victuailles ! P.M.



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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins