Saturday, January 17, 2015

Incipits finissants (71)

J’aime beaucoup la littérature de la fin du 18ème siècle et de tout le 19ème siècle. C’est pas comme aujourd’hui. On est jamais seuls avec ces livres, y compris lorsque le héros à la fin du roman se fait écarteler. En effet, un grand frère vous accompagne, qui s’appelle le narrateur. Ce n’est pas un personnage de chair. Son seul pouvoir c’est celui du verbe. Pas le verbe de la plus grande gueule. Le pouvoir du verbe écrit. On le sent. Le narrateur croit en sa phrase, même s’il ne croit qu’en elle. Et ses quatre roues sont bien posées en équilibre sur le sol.
Lire ces œuvres qui correspondent grosso modo à l’époque du romantisme, c’est se faire conduire en Cadillac, dans un pays qui n’est pas l’Amérique de nos zones commerciales. Peu importe que le narrateur raconte parfois des bêtises, il vous emporte avec lui. Et on se laisse faire.
Bien sûr, vous attendez que je vous donne des exemples de ces auteurs, pour pouvoir me contrer, me dire que je mets tout le monde dans le même sac, alors qu’il ne faut pas mélanger les torchons avec les serviettes. Or, à mes yeux, c’est la tendance générale qui compte, pas le détail pour universitaire. Je peux vous citer pêle-mêle Jean-Jacques Rousseau, Chateaubriand, Melville, Victor Hugo, Balzac, Jules Verne, Dostoïevski, ou des écrivains davantage oubliés, comme Jules Renan, avec sa « Vie de Jésus ».
Aujourd’hui, c’est différent. On dézingue à bout portant ses héros. On les laisse se débrouiller dans l’affliction. Ce qui fait qu’au pire, le lecteur s’ennuie, car toute vie, comme tout souffle, veulent être supprimés. Certes, il peut prendre du plaisir à lire, mais en définitive, le voilà qui se retrouve abandonné de tous dans cette architecture de papier, livré, si je puis dire, à une intimité desséchante. Et il ne souhaite plus qu’une chose : tuer ce personnage qui se vante d’être un anti-héros.
C’est certain qu’un jour, on en reviendra de tout ça, à moins que la littérature de genre (policier, science-fiction) n’ait pas perdu son narrateur en cours de route. On regagnera un semblant de stabilité dans la lecture. Ça n’empêchera pas les livres tristes d’exister, ça n’interdira pas les catastrophes, sauf qu’à la fin des fins, il y aura toujours deux personnes qui resteront debout : le lecteur et le narrateur, ce bon vieux copain qui jamais ne vous trahit.

P.M.

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Poézine ou pour parler comme les gens bien "revue poétique et littéraire" et toutes petites petites éditions, comme le format des bouquins